

De la tradition viticole à l’innovation française dans le gin (2003–2024)
En France, l’usage du raisin dans la production de gin n’est pas un simple effet de mode : c’est l’extension d’un savoir-faire viticole séculaire vers la sphère des spiritueux premium. Depuis vingt ans, plusieurs maisons ont choisi d’abandonner l’alcool de grain base classique du gin pour lui préférer un alcool de raisin, plus rond, plus aromatique, et surtout profondément inscrit dans l’identité agricole française.
Ce mouvement s’inscrit dans une dynamique déjà observée pour les vodkas de raisin (Cîroc, 2003), puis pour les whiskies finis en fûts de vin. Le gin raisin devient ainsi une pièce supplémentaire d’un puzzle où la viticulture irrigue la création de spiritueux haut de gamme.Dans l’univers des spiritueux premium, le gin connaît un renouveau créatif marqué par l’exploration de bases alternatives aux céréales traditionnelles. Parmi ces innovations, le gin à base de raisin représente paradoxalement un retour aux origines historiques de cette eau-de-vie. Cet ébauche examine les caractéristiques organoleptiques, les méthodes de production et le positionnement commercial de ces gins qui revisitent une tradition séculaire.
Contexte historique : une tradition oubliée
Contrairement aux idées reçues, l’utilisation du raisin comme base pour les spirituels junipérés précède historiquement celle des céréales. Les Pays-Bas du XVe siècle, berceau du genièvre (ancêtre du gin), utilisaient fréquemment le raisin comme matière première. Ce n’est qu’au milieu du XVIe siècle, lors du « petit âge glaciaire », qu’une période de refroidissement climatique global a contraint les distillateurs à se tourner vers les céréales, plus résistantes aux conditions difficiles et plus facilement disponibles.
La transition du raisin aux céréales s’est ainsi opérée par nécessité économique et climatique plutôt que par choix gustatif. Cette évolution historique explique pourquoi le gin contemporain est aujourd’hui majoritairement associé aux bases céréalières, alors que la tradition vinicole constituait la norme originelle.
Un mouvement français cohérent : du vin aux spiritueux élitistes
Depuis vingt ans, la France a vu naître :
✔ des vodkas de raisins (Cîroc, Guillotine, Veuve Capet, Pyla des Vignes)
✔ des gins de raisins (G’Vine, La Grappe de Montpellier, Avem, Generous)
✔ des whiskies affinés en fûts de vin (Bellevoye, Eddu, A. Roborel de Climens)
Cette convergence vin/spiritueux n’est pas un hasard :
→ elle s’appuie sur un héritage viticole unique au monde,
→ et répond à une demande internationale pour des spiritueux terroiristes et innovants.
Pourquoi le raisin transforme le gin ?
1. Une base d’alcool plus douce que le grain
L’alcool de raisin possède :
- une texture plus souple
- une rondeur naturelle
- une volatilité plus faible
→ ce qui permet d’intégrer des botaniques plus délicates.
2. Un lien direct avec le terroir français
Contrairement au grain importé (blé, seigle), le raisin est la matière première historique du pays.
Le gin devient ainsi une extension de l’identité viticole — exactement comme les vodkas de raisin et les whiskies finis en fûts de vin.
3. Une signature aromatique différenciante
Les maisons françaises utilisent :
- fleurs de vigne (G’Vine)
- baies ou fruits évoquant le raisin (Generous Purple)
- raisin de Bordeaux ou de Montpellier (Avem, La Grappe)
Le résultat :
→ un gin plus floral, plus fruité, moins sec, plus élégant.
→ ce qui plaît à une clientèle “vinicole” qui ne se reconnaît pas toujours dans les London Dry classiques
Les acteurs contemporains du segment
A. France : G’Vine, le pionnier de la renaissance
Lancé en 2006, G’Vine s’impose comme l’un des premiers gins à base de raisin du marché moderne. Produit dans la région de Cognac, ce gin utilise le cépage Ugni Blanc et intègre un ingrédient singulier : la fleur de vigne. Cette fleur éphémère, récoltée environ 100 jours avant les vendanges, est macérée dans un brandy de raisin, puis distillée avec des botaniques et épices avant une seconde distillation. Le résultat offre un profil aromatique floral et lisse, avec des notes de citron vert et de genévrier, caractéristique d’une approche qui privilégie la finesse à la puissance.
Lancé en 2003, G’Vine Floraison est considéré comme le premier gin français élaboré à partir d’un alcool de raisin. La base provient de raisins d’Ugni Blanc, distillés à Cognac. L’identité aromatique repose sur un élément inédit : la fleur de vigne, cueillie avant la formation des baies.

Ce choix structurel a permis à G’Vine de se positionner comme un gin “de terroir viticole”, à rebours du modèle britannique classique fondé sur les céréales.
Importance : G’Vine a posé la matrice :
→ raisin = base alcoolique premium
→ vigne = identité botanique
→ Cognac = ancrage territorial fort
En 2013, la version G’Vine Nouaison Small Batch renforce cette esthétique vinicole avec un profil plus botanique, plus sec et plus épicé.

B.Mirabeau Dry Gin: le rosé provençal rencontre le gin
Fondée en 2010 par Stephen et Jeany Cronk, Maison Mirabeau est une maison familiale de rosés premium de Provence qui a régulièrement remporté de nombreux prix pour son portefeuille soigneusement élaboré. La famille Cronk a déménagé en Provence depuis le sud-ouest de Londres pour commencer leur aventure viticole en 2009.
Avec son ADN innovant, Mirabeau a ajouté un gin à base de raisin à son portefeuille, inspiré par les botaniques et le style de vie de la Côte d’Azur, qui a également remporté certaines des distinctions les plus convoitées du monde des spiritueux. Le gin rosé Mirabeau utilise un alcool neutre 100% à base de raisin pour obtenir une bouche ronde et légèrement fruitée, avec un soupçon de rosé Mirabeau Classic qui donne au gin une texture somptueuseMirabeau, jusqu’alors réputée pour ses vins rosés de Provence, s’est lancée avec audace dans le monde des spiritueux avec son « Dry Rosé Gin », un gin sec haut de gamme dont l’alcool neutre est fabriqué 100 % à partir de raisin, un clin d’œil direct à ses racines viticoles.

Le gin s’affirme comme un véritable « gin de terroir méditerranéen » : la base alcoolique à raisin, combinée à une sélection botanique typiquement provençale genévrier, agrumes, lavande, pétales de rose, thym, romarin, jasmin, iris, angélique, lui confère un profil aromatique floral, herbacé et légèrement fruité, plus doux et rond qu’un gin « standard »
En combinant un savoir-faire vinicole (vin rosé, raisin) et l’art de la distillation, Mirabeau illustre parfaitement la dynamique actuelle : des domaines de vin se réinventent dans les spiritueux, pour explorer d’autres formes de goût et de marché.
Ce modèle montre aussi que la bifurcation vin, spiritueux ne signifie pas rupture radicale, mais hybridation, un prolongement naturel de l’expertise du vignoble, dans un format plus flexible, plus créatif. : même un domaine spécialisé dans le rosé peut s’approprier le gin en y injectant botanicals et identité méditerranéenne.
C. La Grappe de Montpellier : un gin régional, viticole et languedocien
La marque La Grappe de Montpellier, déjà connue pour sa vodka issue de raisins du Languedoc, développe également un Gin La Grappe de Montpellier et un Oak Aged Gin. La logique de gamme est claire : valoriser la signature régionale du raisin languedocien dans des spiritueux blancs.
L’esthétique, hors du champ whisky, croise :
→ raisin
→ méditerranée
→ vieillissement léger (pour l’Oak Aged Gin)

D. Avem Hippolais : le gin bordelais des grappes (2020)
Lancé au début des années 2020, Avem Hippolais est un gin élaboré à partir d’un alcool de raisin provenant de Bordeaux. La Maison Mounicq, déjà connue pour ses vodkas de raisin, développe un gin où la base vinique apporte rondeur, douceur et longueur en bouche.

Dans un univers très céréales-centré, Avem revendique :
→ un ADN viticole
→ une filiation directe avec les alcooleries de raisins bordelaises
→ une signature aromatique plus douce que les gins classiques
E. Generous Gin (CMC France) : le gin “raisin & fruit” (2015)
La gamme Generous Gin est produite en Charente, dans la région du Cognac.
Certaines versions, notamment le Generous Purple, utilisent une base ou des arômes proches du raisin (fruit rouge, baie, profil vinique).

Bien que la méthode exacte ne soit pas explicitée publiquement, Generous se situe clairement dans l’esthétique :
→ raisin / fruit
→ couleur vinique
→ aromatique inspirée du monde vitivinicole
Famille Moutard Dilligent : le gin champenois de la distillerie familiale (2020)
Dans le village de Buxeuil, sur la Côte des Bar champenoise, la Famille Moutard incarne depuis 1892 une tradition distillatoire centenaire. Producteurs de Champagne depuis quatre générations, les Moutard ont perpétué parallèlement un savoir-faire de distillation artisanale dans leurs cinq alambics traditionnels en cuivre à repasse. Cette expertise, transmise de génération en génération, leur permet aujourd’hui de produire non seulement des eaux-de-vie champenoises traditionnelles (Marc Champenois, Fine Champenoise), mais également des spiritueux contemporains qui revisitent l’héritage viticole régional.

Royaume-Uni : Sing Gin et l’exception britannique
Sing Gin représente une anomalie géographique intéressante : bien que produit au Royaume-Uni, il s’approvisionne en spiritueux de base auprès de deux cépages blancs espagnols, l’Airén et le Macabeo, cultivés dans la région de Ciudad Real en Espagne centrale. Cette stratégie illustre la dimension transfrontalière du secteur et la valorisation de terroirs viticoles spécifiques. Le positionnement du brand met en avant son statut d’exception : sur les quinze spiritueux junipérés à base de raisin recensés mondialement, Sing Gin constitue l’une des rares productions britanniques de cette catégorie.

Espagne : Nordés et l’identité galicienne
Le gin Nordés incarne une démarche d’ancrage territorial particulièrement affirmée. Distillé en Galice à partir de raisins Albariño (ou Cainho Branco), il intègre quatorze botaniques dont six plantes sauvages galiciennes. Cette valorisation du terroir local s’étend jusqu’au design de la bouteille, inspirée de la céramique traditionnelle de Sargadelos, et au nom même de la marque, référence au vent nordés qui annonce le beau temps en Galice. Le profil organoleptique se distingue par ses notes florales prononcées et sa douceur fruitée, avec une teneur alcoolique de 40% vol. Le serve signature associe 25 ml de Nordés, 50 ml de vin Albariño et du tonic, créant ainsi un pont entre traditions viticole et distillatoire.

Australie : Republic of Fremantle et l’innovation technique
Republic of Fremantle, distillerie urbaine de Fremantle en Australie occidentale, développe une approche technique distinctive. Les raisins Verdelho, récoltés sur des vignes centenaires de la Swan Valley, sont distillés jusqu’à 95% d’alcool, un degré précis permettant la préservation des arômes subtils d’agrumes et des notes florales délicates du cépage. Cette maîtrise technique du degré de distillation constitue un savoir-faire spécifique : au-delà de ce seuil, les caractéristiques aromatiques du raisin s’effacent ; en deçà, les impuretés persistent. La distillerie contrôle l’intégralité du processus « du raisin au verre » grâce à des alambics Müller sur mesure équipés de 36 plateaux de filtration répartis sur deux colonnes.

États-Unis : Ebra et l’assemblage californien
La marque Ebra adopte une stratégie d’assemblage de cépages californiens : Chardonnay, Cabernet Sauvignon, Pinot Noir et Sauvignon Blanc constituent la base spiritueuse. Cette diversité variétale, inhabituelle dans la production de gin, témoigne d’une recherche de complexité aromatique par la complémentarité des profils de raisins blancs et rouges.

Caractéristiques organoleptiques distinctives
L’utilisation du raisin comme base spiritueuse confère au gin des propriétés sensorielles spécifiques. La texture en bouche se caractérise par une rondeur soyeuse et veloutée, contrastant avec la sécheresse plus marquée des gins à base céréalière. Le profil aromatique tend vers des notes fruitées et florales plus prononcées, où les arômes primaires du raisin (agrumes, melon, fleurs blanches) persistent malgré la distillation et l’ajout de botaniques.
Cette préservation partielle des caractères variétaux dépend cruellement du degré de distillation : une distillation poussée à des degrés alcooliques très élevés (au-delà de 96%) produit un alcool neutre où la trace du raisin disparaît presque totalement, tandis qu’une distillation à des degrés plus modérés (85-95%) permet la conservation d’une signature aromatique reconnaissable.
Enjeux de production et contraintes techniques
La production de gin à base de raisin présente des défis techniques et économiques spécifiques. Le coût de la matière première s’avère généralement supérieur à celui des céréales, particulièrement lorsque les producteurs sélectionnent des cépages spécifiques ou des terroirs valorisés. La disponibilité saisonnière du raisin impose également des contraintes de planification absentes dans les productions céréalières, où les matières premières se conservent facilement toute l’année.
La distillation elle-même requiert une expertise particulière pour équilibrer la neutralisation de l’alcool (nécessaire pour que les botaniques s’expriment) et la préservation d’une signature raisin identifiable. Cette recherche d’équilibre explique pourquoi les producteurs de gins à base de raisin communiquent souvent sur leurs choix techniques (type d’alambic, nombre de distillations, degré alcoolique visé) de manière plus détaillée que leurs homologues céréaliers.
Positionnement commercial et segmentation de marché
Les gins à base de raisin occupent majoritairement le segment premium et super-premium du marché. Ce positionnement tarifaire élevé se justifie par plusieurs facteurs : coût de la matière première, volumes de production souvent limités, positionnement marketing axé sur la différenciation et la qualité, et valorisation d’une histoire ou d’un terroir spécifique.
La rareté constitue également un argument commercial : avec seulement quinze spiritueux junipérés à base de raisin recensés dans le monde, cette catégorie cultive une image d’exclusivité. Les stratégies marketing mettent en avant soit l’ancrage territorial (Nordés en Galice, Republic of Fremantle en Australie occidentale), soit l’innovation technique (distillation à froid, utilisation de fleurs de vigne), soit le retour à une authenticité historique.
Perspectives de développement
Le segment des gins à base de raisin s’inscrit dans des tendances plus larges du marché des spiritueux premium : recherche d’authenticité, valorisation des terroirs, storytelling historique, et diversification des profils aromatiques. L’intérêt croissant des consommateurs pour les spiritueux « craft » et les petites productions artisanales pourrait favoriser l’émergence de nouveaux acteurs.
Cependant, plusieurs facteurs peuvent limiter l’expansion de ce segment : la complexité technique de production, les coûts structurellement plus élevés, et la nécessité d’éduquer les consommateurs sur la spécificité de ces produits. Le marché du gin demeure dominé par les London Dry traditionnels à base céréalière, et les innovations doivent convaincre une clientèle parfois conservatrice dans ses préférences.
Conclusion
L’usage du raisin dans le gin n’est pas un gadget marketing : c’est une esthétique française, née de la rencontre entre savoir-faire viticole et créativité spiritueuse. G’Vine en a posé les fondations dès 2003. Avem, La Grappe de Montpellier et Generous Gin ont prolongé ce mouvement.
Le gin raisin n’est donc pas une exception : c’est la preuve que les spiritueux français peuvent se réinventer en restant fidèles à leur matière première fondatrice la vigne. Le gin à base de raisin illustre un phénomène contemporain paradoxal : une innovation qui constitue simultanément un retour aux sources historiques. En revisitant une pratique distillatoire antérieure au petit âge glaciaire du XVIe siècle, les producteurs contemporains créent des spiritueux qui allient tradition et modernité technique.
Ces gins se distinguent par leurs profils organoleptiques caractéristiques (rondeur, notes fruitées et florales) et leur positionnement premium. Toutefois, leur développement reste limité par des contraintes de production et une base de consommateurs restreinte. L’avenir de cette catégorie dépendra de la capacité des producteurs à communiquer efficacement sur la valeur ajoutée de ces spiritueux et à conquérir des segments de clientèle sensibles à l’authenticité historique et à la singularité aromatique.
Note méthodologique : Cet article se fonde sur des sources publiques récentes (2021-2025) issues de sites spécialisés dans les spiritueux et de la presse professionnelle. L’inventaire des marques présentées n’est pas exhaustif, aucune source consultée ne fournissant de recensement complet et actualisé de l’ensemble des gins à base de raisin produits mondialement. D’autres acteurs, particulièrement des distilleries artisanales de petite taille, peuvent exister sans avoir fait l’objet d’une couverture médiatique accessible.
Maison : Moutard source https://www.spiritshunters.com/fr/boutique-fr/vodka-moutard-made-champagne/
Maison : Vins & Spiritueux de Montpellier / BienManger.com
Source : Fiches produits BienManger.com
Maison : Maison Mounicq (Gironde)
Source : Maison Mounicq – “Avem Hippolais”
Maison : Ôdevie / CMC France (Cognac)
Source : La Maison du Whisky
Maison Mirabeau :Notre gamme – Dry Gin” de Mirabeau — présente la recette, botanicals et la base alcoolique 100 % raisin. maisonmirabeau.com+1 https://www.winebow.com/our-brands/mirabeau,
Article “Mirabeau Dry Gin : le gin rose avec une touche de Provence” (08 décembre 2020) — bonne source historique / discours de lancement. ForGeorges
Page produit détaillée “Mirabeau Dry Gin Rosé 43°” sur vin-malin.fr — pour description, teneur, profil aromatique, etc. Vin Malin+
Assistance dans les recherches Claude AI, ChatGPT.
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