J’ai donc repris un cursus estudiantin, et il se trouve que dans l’un des corpus de texte, un des enseignants nous avais recommandé la lecture de cet article https://journals.openedition.org/terrain/3110 dont, je fais le résumé ici.

Sylvie Fainzang inscrit son étude de l’alcoolisme dans le prolongement de sa problématique générale sur les représentations de la maladie. Elle adopte toutefois une position méthodologique originale, voire hérétique par rapport aux travaux anthropologiques dominants sur l’alcool. Alors que la plupart des ethnologues suivent la position de Mary Douglas en refusant les catégories médicales et en envisageant la consommation d’alcool comme une pratique constitutive du lien social plutôt qu’un trait pathologique, Fainzang choisit délibérément de retenir l’équivalence « alcoolisme = maladie » pour respecter le point de vue émique, c’est-à-dire les catégories pertinentes pour les informateurs eux-mêmes. Son objet d’étude devient ainsi la lutte contre l’alcoolisme comme nouvelle culture et nouveau mode de vie, porteur de ses rites et valeurs propres. L’auteure choisit d’étudier Vie Libre, un mouvement laïque d’anciens buveurs à l’échelle nationale, rencontré fortuitement lors de ses recherches en Île-de-France.
Ce choix est stratégique : plutôt que de se tourner vers les mouvements à vocation religieuse comme la Croix d’Or ou la Croix Bleue, ou spiritualiste comme les Alcooliques Anonymes, elle sélectionne le mouvement le plus rationnel, dont le discours est partiellement relayé par de nombreux médecins. Cette option lui permet de déceler les aspects symboliques dans un contexte où les mécanismes d’efficacité sont moins évidents à cerner, rendant l’entreprise intellectuellement plus stimulante. Elle envisage ce mouvement comme une culture au sens lévi-straussien, constituant un ensemble ethnographique présentant des écarts significatifs par rapport à d’autres.
L’apport spécifique de l’ethnologie à ce champ déjà exploré par la sociologie et la psychiatrie se situe à deux niveaux. D’une part, la méthodologie et l’immersion permettent de cerner la vie quotidienne des anciens buveurs au-delà des seules réunions associatives. D’autre part, la perspective ethnologique propose d’autres significations et un autre regard sur les phénomènes observés. Cette approche nécessite une insertion profonde sur le terrain, qui soulève immédiatement la question de la place du chercheur.
Fainzang est confrontée aux interrogations sur son statut : est-elle là comme médecin, psychiatre, ou parce qu’elle serait elle-même concernée par l’alcoolisme ? Elle résout cette question en prenant une carte d’adhésion au statut de sympathisant, qui suppose un accord avec les objectifs de lutte contre l’alcoolisme sans nécessiter l’abstinence. Cette position lui permet de participer à toutes les activités du mouvement, des réunions aux fêtes annuelles, sorties collectives, méchouis et visites à l’hôpital, tout en l’obligeant à se positionner sur des questions politiques comme la loi Evin. L’une des dimensions importantes de la recherche concerne la question de l’anonymat, qu’elle examine à partir d’un rituel fondamental du mouvement. En mettant en perspective les situations ethnographiques africaines où le sujet anonyme est cantonné à un certain stade ou statut, elle comprend que le refus de l’anonymat à Vie Libre s’interprète comme l’affirmation que le sujet a franchi une étape et acquis l’identité de buveur guéri.
Ce refus contraste avec les Alcooliques Anonymes, dont la théorie de la maladie n’admet pas l’idée de guérison. Par ailleurs, le rôle thérapeutique assumé par d’anciens malades alcooliques peut être rapproché de celui de certains guérisseurs africains qui ne soignent que la maladie qu’ils ont eux-mêmes connue, établissant une relation étroite entre expérience et connaissance.
La méthodologie d’observation de longue durée permet de recueillir des données d’une richesse considérable sur la manière dont les sujets réorganisent leur existence par référence à l’impératif de lutter contre la rechute. Fainzang consigne des observations aussi diverses que le comportement d’un conjoint se rendant aux toilettes toujours muni de son portefeuille pour empêcher son épouse de lui dérober de l’argent pour boire, les modifications des relations familiales et la place qu’y occupe l’alcool, ou encore le traitement réservé à l’ancien bar du salon dans l’espace domestique. L’étude des constructions symboliques élaborées par les anciens buveurs et leurs conjoints révèle comment ils rendent compte de la place de l’alcool dans leur vie et des effets de l’alcoolisme sur leur vie sociale et leur corps.
Fainzang examine les conceptions concernant les effets de l’alcool sur le cerveau, les nerfs et le sang, et le rôle attribué à ces différents organes dans la formation du comportement social. Ces trois pôles corporels sont différemment affectés selon l’aspect privilégié de la caractérisation de la conduite du buveur.
La perturbation du sang exprime le désordre physiologique, celle des nerfs le désordre relationnel, et celle du cerveau le désordre social concernant les comptes, les papiers officiels, le statut et les obligations sociales. L’attention accordée par les sujets à tel ou tel symptôme dépend de la charge symbolique attribuée à ce symptôme ou à l’organe support, et de sa conséquence sur l’ordre relationnel et social. Le corps devient ainsi l’image de l’univers domestique, ses désordres reflétant ceux de la sphère sociale. Une autre direction de recherche concerne les systèmes explicatifs développés par les anciens buveurs pour rendre compte de l’émergence de leur maladie. L’examen de leurs discours révèle que des causes différentes sont attribuées à l’alcoolisme selon le sexe du buveur concerné, et non selon le sexe de l’énonciateur.
L’alcoolisme masculin est généralement imputé à l’entraînement, signe d’une sociabilité dense qui permet aux hommes d’échapper à une représentation de soi comme fragile. L’alcoolisme féminin est au contraire imputé aux difficultés psychologiques des sujets, ce qui protège les femmes de l’image fortement stigmatisée de buveuse régulière. Ces discours explicatifs, tout en s’alignant sur les modèles culturels construits autour des catégories de sexe, permettent aux buveurs de donner d’eux une image sociale satisfaisante, confortée par les discours de leurs conjoints qui sont sensiblement identiques. Ces interprétations ont une incidence importante sur les comportements thérapeutiques des sujets.
L’observation révèle que les hommes sont plus réticents que les femmes à accepter des médications de type antidépresseur ou anxiolytique, et à consulter un psychiatre. Le traitement psycho-actif prescrit par un généraliste est mieux accepté car perçu comme rendu nécessaire par les dommages causés par l’alcool, alors que prescrit par un psychiatre, il est perçu comme le traitement d’une fragilité psychique naturelle, considérée comme le propre des femmes. Fainzang insiste particulièrement sur la nécessité du terrain de longue durée et de l’observation assiduo pour recueillir des informations impossibles à obtenir par l’entretien formel. Elle critique les sociologues qui affirment qu’il n’y a pas de discours sur les causes chez les anciens buveurs, notant que cette affirmation n’est vraie qu’en apparence. Elle distingue entre l’absence de discours sollicités sur les causes, qui est effectivement une réalité à analyser, et l’existence de discours spontanés sur l’étiologie de l’alcoolisme.
Le refus apparent de s’interroger sur les causes n’empêche pas le sujet de produire un discours étiologique, mais celui-ci ne se révèle qu’en voyant vivre les gens et en les écoutant à longueur de journée, ce qui illustre le caractère heuristique de l’observation ethnologique de longue durée. Enfin, l’enquête de terrain permet une découverte imprévue mais centrale : les conjoints d’alcooliques ont tendance à se considérer tout autant malades que les alcooliques eux-mêmes et revendiquent également la souffrance.
Il leur est reconnu un statut spécifique à l’intérieur du groupe, suggérant un rapport non moins spécifique à l’alcool et à la maladie. Cette observation conduit Fainzang non seulement à travailler sur les conjoints, qui d’informateurs connexes deviennent également objets de recherche, mais également à développer une réflexion sur la notion de contagion. Cette flexibilité méthodologique, cette capacité à se laisser guider par les injonctions du terrain, illustre le lien indéfectible entre l’objet construit et la méthode choisie qui constitue le cœur de l’argument de l’article.
SOURCE ORIGINALE : https://journals.openedition.org/terrain/3110