SHOW OFF! Frères Godet cognac: figure et représentations du voyageur viatique, terrestre dans l’imaginaire artistique. Tome II

NB: Le blog est non rémunéré. Certains producteurs sont plus publiés que d’autres, non pas pour des raisons pécuniaires ou vénales, mais il est ici question d’accointances d’univers. Chez les Godet ou chez Nicolas Julhès, les créativités narrative, plastique, esthétique sont fécondes : ces apports intellectuels sont suffisant pour me permettre cet exercice.

«Le désir de voir et de connaître est naturel à tous les hommes », lit-on dans la Préface au Recueil de cent estampes représentant les diverses nations du Levant, tirées d’après nature en 1707 et 1708 par les ordres de M. de Ferriol, ambassadeur du Roy à la Porte. C’est la raison pour laquelle les gens se mettent à voyager.« Et ceux qui ne peuvent en cela se satisfaire par eux-mêmes, marquent au moins l’envie qu’ils en auraient, par l’avidité avec laquelle ils lisent les relations des voyageurs. »

Diane de Selliers évoque Stendhal « le voyageur » Rome, Naples et Florence de Stendhal

À écouter :

https://www.canalacademies.com/emissions/a-voix-lue/robert-werner-lit-les-poetes/et-la-mer-et-lamour-pierre-de-marbeuf

Et la mer et l’amour ont l’amer pour partage,
Et la mer est amère, et l’amour est amer,
L’on s’abîme en l’amour aussi bien qu’en la mer,
Car la mer et l’amour ne sont point sans orage.

Celui qui craint les eaux qu’il demeure au rivage,
Celui qui craint les maux qu’on souffre pour aimer,
Qu’il ne se laisse pas à l’amour enflammer,
Et tous deux ils seront sans hasard de naufrage.

La mère de l’amour eut la mer pour berceau,
Le feu sort de l’amour, sa mère sort de l’eau,
Mais l’eau contre ce feu ne peut fournir des armes.

Si l’eau pouvait éteindre un brasier amoureux,
Ton amour qui me brûle est si fort douloureux,
Que j’eusse éteint son feu de la mer de mes larmes.

Pierre de Marbeuf, « Et la mer et l’amour… », 1628

Version officielle

Depuis Bonaventure Godet, le bateau est pour nous une constante incontournable. Notre esprit d’exploration est façonné par la navigation. Notre eau-de-vie Godet Antarctica est née d’une exploration extrême menée à la voile par notre père Jean-Jacques Godet en Antarctique, à 70° au sud de l’Equateur. Hommage à la pureté et à la force du continent glacé.

Incolore, radicalement différent. Antarctica est une eau-de-vie translucide, vieillie en fûts de chêne centenaires, si vieux qu’ils n’ont plus de tanin et ne colorent plus les jus. Antarctica se déguste frappé et en cocktail. (FAUX , MOI JE LE KIFFE SEUL TOUT)

 Lazy Dog (@cocktailjulien) : « Ma recette du Lazy dog un #cocktail au #cognac Antarctica de la Maison Godet

Version The Devil dies for French Spirits

Les réseaux sociaux des Godet sont caractérisés par un importants nombres de références aux voyages, à la navigation, bateaux…J’ai longtemps appréhendé cette accumulation de visuels, pléthore d’informations dédiée à leur life style.

Signifiant, signifié comme j’aime à le rappeler.

Le consommateur comprend aisément, que les Godet nous offre un panégyrique du life style à la française.

Cependant se limiter aux premières impressions ne fait pas partie de mon fonctionnement intellectuel tout comme affirmer ou infirmer mon appétence/mon indifférence à un produit, cela n’entre pas en compte dans ma psyché. Il n’a jamais été question dans le cadre de mes articles de me positionner au titre d’experte ou critique. Ces derniers au demeurant, sont orientés vers une ligne éditoriale anthropologique, en espérant ouvrir le champs des possibles, dans la compréhension d’une gamme de spiritueux/producteur au travers de mon spectre favoris celui des arts et de la culture.

Être cultivé pose la problématique suivante : conjuguer avec un brouhaha dans la tête. Un système de références si dense que nous finissons par poser sur le monde un regard privé de fraîcheur. Chaque émotion, toute sensation et la moindre rencontre deviennent prétexte à se remémorer une phrase, un passage de livre, une musique, un tableau. « Ce que je gagne en culture, je le perds en spontanéité. »

Cependant être inculte incarne une paresse, une impolitesse à l’égard de ce qui fut. Nous nous privons de la conversation permanente entretenue avec le passé. Elle participe à juste titre à l’héritage de notre patrimoine.

Si « la culture ne s’hérite pas, elle se conquiert », comme le disait Malraux.

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 Malraux, André

Être cultivé n’est pas qu’une ambition, il est le plus sûr moyen de n’être jamais seul. Elle nous permet obtenir des plaisirs, des satisfactions, des consolations qui ne pourront jamais s’acheter telles que les fulgurances de rire et d’intelligence. Cet état intellectuel, sert à changer le réel plutôt que ses désirs, avec la plus grande des voluptés. Le regarder, l’aimer, lui tordre le cou parfois…Loin des sentiers battus, dans l’aventure, l’inconnu, le vertige de la création. À vivre les tragédies qui vous ont épargné, mais aussi les bonheurs auxquels vous n’avez pas eu droit. Parcourir tout le clavier des émotions humaines, à vous éprendre et vous déprendre au travers du prisme de l’ubiquité. Plus que tout, à vous consoler de n’avoir qu’une vie à vivre. Avec, peut-être, cette chance supplémentaire de devenir un peu moins sot, et en tout cas un peu moins sommaire.

Ces motivations m’ont donc orienté vers le corpus plastique des Godet : ensemble hétérogène et ce qu’il prend en compte dans la création d’un dialogue. Mon regard trébuche parfois sur des images comme cela a été le cas au travers des photographies produites par les Godet. Non pas que les objets parlent à nos places mais nous interrogent de par leur existence en stimulant le regard. Toute image à son explication tout comme le mécanisme d’une montre, elle se démonte au même titre que l’acte de défaire (effacer) les images produites par notre téléphone, prouvent par leur netteté, pixilisation leur instantanéité et vide intersidéral.

Nous levons l’ancre, qui se balance à l’avant : les grandes voiles se gonflent ; les bonnettes donnent à plein ; les trois cacatois s’incurvent sous la brise, qui nous poursuit au large comme une chienne hurlante. Toute toile dehors, comme un épervier aux ailes étendues, nous faisons glisser notre ombre sur la mer, et, tanguant et roulant, nous fendons l’onde salée. Où allons-nous ? Où cinglez-vous, mariniers !

Herman Melville, Mardi, trad. Charles Cestre, Robert Marin. (Romancier nord-américain, 1819-1891)

Melville, Herman

Le voyageur semble montrer au public de multiples visages, revêtir différents costumes et identités. « il est un être si divers, si mobile, si impressionnable », s’exclame en 1839 Louis Reybaud, et il recommande aux lecteurs d’étudier le voyageur, deviner ce qu’il est comme tempérament, comme capacité, comme nationalité, comme humeur, savoir d’où il vient et où il va ». L’homme chargé d’une mission, éducateur, imposteur, romancier ? Par ailleurs, notons le parallèle avec que ce dernier, sous des aspects variés, habite une figure récurrente à l’opéra. Quelles sont les motivations, desseins qui incitent les protagonistes au voyage? Sachant qu’il demeure toujours source de conflits et de drames, liés à la diversité des êtres, leurs cultures ainsi qu’à leurs différentes appréhensions du monde?

Reybaud, Louis

« Les géographies imaginaires » par Jean-Robert Armogathe membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres



La terre

Envolez-moi au-dessus des chandelles noires de la terre.
Au-dessus des cornes venimeuses de la terre.
Il n’y a de paix qu’au-dessus des serpents de la terre.
La terre est une grande bouche souillée :
ses hoquets, ses rires à gorge déployée
sa toux, son haleine, ses ronflements quand elle dort
me triturent l’âme. Attirez-moi dehors !
Secouez-moi, empoignez-moi, et toi Terre chasse-moi.
Surnaturel, je me cramponne à ton drapeau de soie !
que le grand vent me coule dans tes plis qui ondoient.
Je craque de discordes militaires avec moi-même
je me suis comme une poulie, une voiture de dilemmes
et je ne pourrai dormir que dans vos évidences.
Je vous envie, phénix, faisan doré, condors.
Donnez-moi une couverture volante qui me porte
au-dessus du tonnerre, dehors au cristal de vos portes.
Max JACOB (1876-1944), in Pierre Ferran, La terre est bleue comme une orange
(Éd. Ouvrières — Le Temps apprivoisé)

Le voyage et l’aventure : raisons qui nous animent à nous tenter l’inconnu ? 

Il s’agit de réfléchir à ce qui pousse l’homme à vouloir découvrir l’ailleurs. Que ressent celui qui aspire à voyager ? Qu’est-ce qui motive son élan pour l’ailleurs ? Est-ce en explorant de nouveaux horizons qu’on accède au bonheur ? Et l’exil ne peut-il pas nourrir une troublante nostalgie ? Le voyage inspire les individus car il nourrit leurs rêveries et leur imaginaire.

Plusieurs contributions, plusieurs figures du voyageur ont nourri la culture notamment dans l’art lyrique, plasticité picturale ainsi que dans la littérature viatique et sa richesse. Les divers portraits de voyageurs racontent des périples réels ou imaginaires, nous font réfléchir au monde dans lequel nous évoluons, aux valeurs qui nous forment, en nous rendant conscients des changements qui ont lieu non pas uniquement dans la façon de voyager, sa perception, mais aussi dans celle de penser notre ressenti. Que ce soit le philosophe, l’artiste, le producteur de spiritueux, tous vous invitent au voyage.

Voyage, inconnu, nouveau, extraordinaire…En qualifiant ses propres livres de «Voyages extraordinaires», Jules Verne signale discrètement, sous le patronage de Poe et de Baudelaire, que la modernité – la science, la technique, la machine en quoi il voyait une poésie du temps présent – comporte une part d’inassimilable, et que notre sûr pouvoir de dominer le monde se double d’une incertitude, féconde ou fatale. Ce monde, Verne ne s’est d’ailleurs pas contenté de l’inventorier. Il l’a peuplé des marques de ses rêves. Ses vaisseaux franchissent sans peine les portes du réel. Appareillons! D’ailleurs, il n’est pas sans rappeler l’alambic de la distillerie du Vercors nommé  » Nautilus » .

Le Voyageur contemplant une mer de nuages  Caspar David Friedrich

L’œuvre est caractéristique de la période romantique et plus particulièrement du style de Friedrich, comme d’autres de ses œuvres : Falaises de craie sur l’île de Rügen ou La Mer de glace. Elle a donné lieu à de nombreux commentaires et interprétations.

Le regard du voyageur dans le brouillard représente une réflexion sur soi-même au sens où l’entendait Kant. Une autre critique énonce que le voyageur est une métaphore de l’avenir inconnu. La position du personnage au-dessus du précipice et devant un paysage tourmenté est contradictoire car « évoquant la domination sur un paysage mais en même temps l’insignifiance de l’individu qui y est inclus » (suggesting at once mastery over a landscape and the insignificance of the individual within it). Le personnage romantique, dont la vie est conçue comme un voyage, fait l’expérience de « l’incertitude et de l’abîme de son existence » et de son ancrage dans « un monde céleste au-delà de l’horizon ».

Cette œuvre peut être utilisée pour illustrer le concept du sublime tel qu’Edmund Burke le définit en 1757, dans son œuvre A Philosophical Inquiry into the Origins of our Ideas of the Sublime and the Beautiful. Il y est défini comme ce qui provoque dans l’esprit humain un sentiment d’admiration paradoxalement causé par un sentiment d’incompréhension. Ce sentiment peut être éprouvé en contemplant une mer déchaînée, ou en admirant d’immenses montagnes embrumées. Cette peur admirative est considérée comme néfaste pour l’esprit car elle rappelle au spectateur la brièveté et l’insignifiance de son existence.  « (…) la mort, ou plus précisément la peur de la mort est le plus clair exemple de sublimité ».

Le « voyage » dans l’expression picturale et littéraire

Georges Seurat, Un dimanche après-midi à l’île de la Grande-Jatte
1884-1886

Un dimanche après-midi à l’île de la Grande-Jatte est l’œuvre la plus grande et la plus célèbre de Georges Seurat. Pionnier et fervent défenseur du pointillisme, l’artiste a ici traité le sujet de la vie moderne, habituellement préféré par des artistes tels que Claude Monet et Pierre-Auguste Renoir, mais n’a pas pour autant chercher à représenter le caractère accidentel et instantané de la lumière. Seurat a préféré évoquer l’éternité, en référence à l’art ancien, à la sculpture égyptienne et grecque ou encore aux fresques de la Renaissance italienne. Les personnages semblent figés, à l’exception d’un enfant et de quelques animaux, dans le décor estival de l’île de la Grande-Jatte, située aux portes de Paris. 

Paul Gauguin, Te Fare (La Maison),
1892

L’œuvre de Paul Gauguin est parsemée de tableaux illustrant le cadre de Tahiti, où il s’est installé en 1891 à l’âge de 43 ans. Les œuvres de son premier séjour sur l’île évoquent le caractère brut et indomptable du lieu, qui le fascine. Comme Te Fare (La Maison), ses toiles se parent de couleurs vives, de figures féminines et de décors luxuriants.

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J’ai trouvé le chemin vers la beauté.
Il était serpentin vers une montagne.
Le soleil peignait, de sa clarté,
La blancheur de laine des agneaux.

Ô déesse des rives et des mers,
Permets-moi de sur toi glisser ma brise,
Mes amoncellements de bises amères
En une mousse sur cette plage acquise…

Il était tout un éboulement
Dans ce fossé, jamais comblé,
Que l’on jonche de jasmin,
Et de mille grains de blé.

Le soleil peignait, de sa chaleur,
Mille et un grains de sueurs
Sur ton visage au grand sourire,
Jusque dans ton dernier soupir

Un vert peigné de miel, du gazon
Hirsute, sentant la lavande
Jusqu’au plus profond de l’horizon
C’est là-bas qu’il se contrebande

Tout un tas de trésors interdits
Sous le coude à ras de poils
Murmurant derrière de secrets voiles
Qu’il y a une réalité, aussi…

Je t’interrompis.
Coeur de vermeil, à la fine lumière, par le sable forgé…

Anonyme

Un de axes majeures de l’ADN esthétique des Godet est leur mise en exergue de la nature et de la mer. Ces deux pans de leur signature visuel sont indissociables l’un de l’autre. La nature est ce qui leur permet d’exister, de se reconstruire lorsqu’il a fallu reprendre l’entreprise à Diageo dans les années 90 : la nature donne un sens à la vie des hommes.C’est pour cette raison qu’il ne offre à la fois une vision bucolique de la nature, à l’image de la relation charnelle.

Nous découvrons au travers de leurs teasing d’abord des descriptions de ce que sont les arbres, la forêt, et allusion aux équidés. Ainsi les Godet montre que l’homme peut être poreux à ce qui l’entoure, aux animaux, aux choses vivantes, aux arbres, aux saisons. Et cette porosité à la nature, comme pour Maurice Genevoix, donne à l’homme un sens à la vie. Notons ici, une spiritualité qui va beaucoup plus loin que la simple admiration. 

Seuls les chasseurs, pêcheurs, tous ceux qui se font violence pour aller au bord des étangs et qui ressentent quelque chose qui les fait vibrer peuvent comprendre cela. Les récits filmiques des frères Godet au même titre que Maurice Genevoix révèlent « l’instinct des hommes des bois ». D’ailleurs dans son tryptique Rémi des RauchesRaboliotLa boîte à pêche., récipiendaire du prix Goncourt en 1925, raconte l’aventure d’un braconnier et il fait émerger ce qu’il y a d’irrésistible dans son personnage, ce qu’il y a d’instinctif dans son lien avec la nature. Les Godet et Genevoix parviennent à rentrer au cœur de cet instant et à le mettre en scène.  

Quelques fleurons artistiques en lien avec l’univers des Godet:


Claude Monet, Charing Cross Bridge 1904

Cette œuvre fait partie de la prolifique série réalisée par Monet lors de ses multiples séjours à Londres entre 1899 et 1904. Elle représente le Hungerford Bridge (aussi appelé Charing Cross Bridge), avec en arrière-plan le Palais de Westminster. Cette vue particulière était celle dont Monet profitait depuis sa chambre au Savoy Hotel, où résidait pendant ses voyages. La série, qui constitue avant tout un travail sur le brouillard londonien caractéristique enveloppant la Tamise, comprend 37 tableaux et rejoint celle des Parlements de Londres et du Pont de Waterloo. C’est l’une des périodes les plus prolifiques de la carrière du peintre.

L’artiste suédois Eugène Jansson est surtout connu pour les nus masculins qu’il a réalisés au cours des dernières années de sa carrière, mais aussi pour ses paysages nocturnes aux teintes bleutées denses. Également appelé blåmålaren (le peintre bleu), Jansson représente, dans l’œuvre Sen marskväll i Tantobergen, la vue d’un archipel au nord de Stockholm

Crédits photographiques GODET FACEBOOK
Turner : Fort Vilmieux

Le voyageur est ouvert à l’altérité : il est réceptif.

Au tournant du XV le siècle, en Europe, s’opère une transformation majeure quant à la conception de l’homme sur la place qu’il occupe dans le monde, voire dans l’histoire. Parallèlement, il s’agit d’une période d’expansion, de grands voyages commerciaux et d’explorations territoriales. Ce mouvement agit également sur l’espace littéraire.

La littérature française des XVIIIe-XIXe siècles, là où le genre viatique se développe le plus. Le sujet n’est pas nouveau. Les dernières années prouvent que la littérature viatique passionne les chercheurs, même si les publications concentrées.

L’utopie littéraire classique de la fin du XVIIe siècle participe de cette quête de grandes vérités. S’installant dans la vraisemblance, le récit utopique parvient à s’insérer dans le même espace discursif que celui de la relation de voyage et accompagne la revitalisation du genre romanesque français. Plus encore. Le siècle des Lumières, une époque qui fait pivoter l’approche de l’expérience viatique, à travers des remises en question et des renouvellements .

Le XVIIIe siècle est le temps d’une mise en ordre de la production viatique en croissance libre ; mais ordonner ne veut pas dire faire taire ni brimer le tempérament, non plus que limiter l’innovation ; même si le statut de l’imagination, mise au service de la recherche et de l’exploration, change. Sur ce fond, il est plus facile de percevoir ainsi le renouveau moins novateur qu’on ne le croie, apporté par le XIXe siècle.

Pourtant, le XIXe siècle est présent, d’abord dans la perspective du tournant, ensuite à travers la transcription artistique. Le moi viatique bien affirmé ne naît pas ex nihilo du génie d’un Chateaubriand mais à l’issue d’un long processus de maturation et de tâtonnements qui s’étend sur des décennies antérieures au romantisme.

La liberté créative dont jouit l’utopie littéraire lui permet d’élaborer davantage et d’aborder les tabous en matière de religion et de philosophie. Le narrateur-voyageur est le personnage central de l’utopie littéraire classique. En contre partie, son homologue des relations de voyage offre une présence beaucoup moins affirmée. Il est donc possible de certifier qu’une narration à la première personne contribue à l’affirmation d’un sujet autonome et, partant, à la valorisation de la libre pensée.


Les Travailleurs de la mer de Victor Hugo

Le sens de ce roman a été indiqué par Victor Hugo lui-même. «Je dédie ce livre au rocher d’hospitalité et de liberté, à ce coin de vieille terre normande où vit le noble petit peuple de la mer, à l’île de Guernesey, sévère et douce, mon asile actuel, mon tombeau probable. »

Victor Hugo, dès son introduction, indique un troisième obstacle auquel l’homme est confronté :

« La religion, la société, la nature ; telles sont les trois luttes de l’homme. Ces trois luttes sont en même temps ses trois besoins ; il faut qu’il croie, de là le temple ; il faut qu’il crée, de là la cité ; il faut qu’il vive, de là la charrue et le navire. Mais ces trois solutions contiennent trois guerres. La mystérieuse difficulté de la vie sort de toutes les trois. L’homme a affaire à l’obstacle sous la forme superstition, sous la forme préjugé, et sous la forme élément. Un triple anankè règne sur nous, l’anankè des dogmes, l’anankè des lois, l’anankè des choses. Dans Notre-Dame de Paris, l’auteur a dénoncé le premier ; dans Les Misérables, il a signalé le second ; dans ce livre, il indique le troisième.À ces trois fatalités qui enveloppent l’homme, se mêle la fatalité intérieure, l’anankè suprême, le cœur humain »


Mess Lethierry est propriétaire de La Durande, un vapeur échoué sur un écueil par la machination criminelle de son capitaine, le sieur Clubin. Fou de rage à l’idée que le moteur révolutionnaire de son steamer soit définitivement perdu, Lethierry promet de donner la main de sa nièce Déruchette à celui qui récupérera la machine de l’épave coincée entre les deux rochers de l’écueil Douvres au large de Guernesey. Gilliatt, pêcheur aussi robuste que rêveur, mais surtout épris de Déruchette, accepte le défi.

Après maintes péripéties, notamment sa lutte contre les éléments et la pieuvre Gilliatt réussit sa mission, mais s’aperçoit à son retour que Déruchette s’est éprise en son absence du jeune pasteur Ebenezer, et que celui-ci l’aime en retour. Gilliatt se sacrifie et s’efface pour le bonheur de Déruchette. Après avoir aidé les jeunes gens à se marier en cachette et à embarquer à bord du sloop Cashmere, et alors que commence le flot de la marée montante, Gilliatt va s’asseoir dans un siège naturel creusé dans le roc du rivage, la « Chaise Gild-Holm-‘Ur », où il se laisse submerger par la mer tout en regardant s’éloigner le navire qui emporte les nouveaux mariés. Tel est le double dénouement de l’idylle et du drame.

Au-delà de l’histoire de machination crapuleuse et d’amour, des drames personnels des personnages campés avec une modernité surprenante, il s’agit d’un roman terraqué, emmêlant eau et terre, en quête d’un regard sur les océans, comme d’une ode à la mer. S’il n’est nullement précurseur de l’intérêt scientifique contemporain du géographe Élisée Reclus sur les courants marins ou de l’historien Jules Michelet sur le désenclavement maritime, l’œuvre ouvre vers l’horizon des écrivains voyageurs du siècle suivant, à commencer par leurs précurseurs souvent immobiles que sont Jules Verne, Pierre Loti, Henry de Monfreid et Roger Vercel ou plus tard, Joseph Conrad et son Typhon avec la tempête fusionnant l’air du ciel et l’eau de la mer.

La Mer de Jules Michelet

À la différence de celle du capitaine Nemo, la mer de Michelet n’est pas un autre pays. La Mer (1861) ne suit pas le fil directeur d’un voyage et refuse de définir son objet de façon purement géographique ; l’œuvre varie les approches – de l’océanographie physique à l’évolutionnisme marin et à la balnéothérapie – et multiplie les changements de point de vue.

C’est que sa mer est à la fois beaucoup plus familière et plus radicalement étrangère. Suivant le « sentiment moderne » qui invite à « la sympathie de la nature », Michelet considère la mer comme « une force de vie et presque une personne ». Semblable à nous, elle est en même temps la figure de l’Autre, de l’altérité sans laquelle il n’existe pas de sujet. Elle représente le grand Tout, la « matrice universelle », mais aussi ce avec quoi l’on ne peut communier autrement que par la pensée et la poésie car la barrière entre les deux éléments « sépare irrémédiablement les deux mondes »

Immense corps parlant par son rythme, la mer résonne et agit sur les rythmes intérieurs de l’homme, fortifiant sa respiration, tonifiant la circulation de son sang, modifiant l’harmonie de son écriture. Elle est une voix lyrique, faite d’intonations multiples et changeantes, indissociable de ce corps qu’elle exprime et agissant à travers les corps. Quant à ce que dit cette voix, la question préoccupe Michelet. Il faut d’abord apprendre à l’entendre, dans ses variations, mais ensuite il reste à savoir comment la comprendre, car, à bien des égards, elle conserve l’aspect d’une énigme. L’interprétation sollicite une transformation intérieure : il faut prendre « comme un sens nouveau pour comprendre la grande langue ».

La fréquentation de la mer oblige aussi à inventer des langues nouvelles, celle des phares par exemple, langue lumineuse à la fois utile (vitale même) et poétique, couvrant la nuit terrestre d’un nouveau firmament. Nul doute en tout cas que la grande voix de l’Océan ne dise quelque chose, même si ce n’est pas sur le mode de la communication fonctionnelle ; nul doute qu’elle ne cherche des interlocuteurs. « L’Océan est une voix. Il parle aux astres lointains, répond à leur mouvement dans sa langue grave et solennelle. Il parle à la terre, au rivage, d’un accent pathétique, dialogue avec leurs échos ; plaintif, menaçant tour à tour, il gronde ou soupire. Il s’adresse à l’homme surtout. »

Le pouls du grand Océan bat dans chacune de ses créatures, toutes animées de pulsations. L’irisation des couleurs, qui prête au monde sous-marin son charme féerique, n’est autre qu’un phénomène de palpitation et de respiration.

Plus exactement, le texte de Michelet emboîte plusieurs niveaux de lyrisme. L’Océan est présenté tel un sujet lyrique, comme la voix d’une « personne impersonnelle » à travers laquelle s’expriment tous les infimes qu’elle comprend. Eux-mêmes d’ailleurs parlent par leur corps et leurs existences, sur le même mode poétique.

La Mer intègre une réelle documentation scientifique dans une grande métaphore. Cet Océan, terrible dans ses colères, mais composé d’une multitude d’humbles créatures, propose à l’évidence une figure du peuple. Un peuple dont la voix, depuis juin 1848 et plus encore décembre 1851, s’est dénaturée en violence discordante puis repliée dans un silence énigmatique, et qu’il s’agit ici de rendre à sa musicalité, à sa capacité de dialogue, qu’il faut reconstituer comme sujet lyrique, c’est-à-dire sujet s’accomplissant dans son acte de parole. La Mer n’est pas un poème, mais l’exégèse lyrique du poème de la mer-peuple.

Échappant à toute classification, le livre de Michelet partage aussi avec le genre lyrique sa capacité à transgresser genres et codes. La subjectivité de l’historien s’efforce d’y faire entendre la voix perdue du peuple et s’interroge sur ce qu’elle exprime, proposant des réponses qui sont autant de questions à ses contemporains sur leur façon de penser et d’utiliser la nature, mais aussi leur propre nature sociale

La grande vague de Kanagawa (1830)

À la découverte du monde quelques illustrations musicales du voyage interstellaire

Le Voyage de Siegfried sur le Rhin

C’est un voyageur joyeux qu’incarne Siegfried dans Le Crépuscule des Dieux de Wagner. Il part en barque sur le Rhin, avec le cheval son cheval, cadeau de sa femme ex-walkyrie Brünnhilde et son épée Notung. Ce très bel interlude orchestral illustre ce voyage sur le fleuve. Nous y retrouvons les leitmotivs chers à Wagner : le Rhin, les filles du Rhin, l’Or du Rhin et celui très reconnaissable de Siegfried, au cor.

Certains voyages ne sont pas aussi sereins dans l’opéra: cela passe par des illustrations musicales de tempêtes marines : scène arrivée du vaisseau d’Otello (Verdi), ouverture du Hollandais Volant (Wagner), tempête dans L’Africaine (Meyerbeer)…

Le voyageur affronte le passage transitionnel : d’un monde à l’autre

Il existe aussi des illustrations sonores transitifs d’un monde à l’autre. L’Or du Rhin où Wagner accompagne la descente chez les Nibelungen, une plongée dans les forges avec crescendo et bruit croissant des enclumes. La Femme sans Ombre, Die Frau Ohne Schatten, Richard Strauss (1919) passage du monde des esprits au terrestre avec une impression de chute dans un monde bruyant, violent et inquiétant (travaux, vent…).

Le voyageur est celui donc qui passe : il doit atteindre son but et revenir chez lui.

Dans Sadko de Rimski-Korsakov, le navigateur cherche la gloire, la richesse, la découverte de nouvelles contrées féériques, avec l’aide de la très exotique et féérique Volkhova fille du Roi de la Mer, pour finalement rentrer chez lui et retrouve sa femme, tandis que la princesse se transforme en fleuve reliant à jamais la ville de Novgorod à la mer.

La nostalgie du marin

Récits, aventures, mythes, contes et légendes de la mer : de Vasco de Gama à Billy Budd, le monde de l’opéra fourmille de navigateurs, corsaires, marins et pêcheurs. Cette mer représente pour eux un mode privilégié d’évasion et de découverte, portant tous leurs espoirs de succès et de fortune. Mais aucun n’oublie aussi que cette vaste étendue sombre, menaçante représente toutes les forces primitives d’une nature sauvage, indomptée, un espace mystérieux où nous pouvons aisément s’abîmer, à moins que nous y soyons condamnés à y errer pour l’éternité.

« Vallon sonore », Les Troyens, H. Berlioz

Un jeune marin anonyme rêve de son pays qu’il ne reverra plus, balancé par les flots. Berlioz pensait sans doute à son propre fils, marin lui-même, finalement décédé loin de sa famille et de son pays. 

L’Or du Rhin où Wagner illustre descente chez les Nibelungen, une plongée dans les forges avec crescendo et bruit croissant des enclumes.

L’Or du Rhin

C’est à cette figure du voyageur en terres inconnues que les Godet font référence, pour tâcher d’appréhender cet homme qui remplit bien imparfaitement la fonction de passeur entre les deux mondes au vu de la tradition littéraire des siècles antérieurs. Si ce voyageur est différent, s’il est étrange, le pays qu’il arpente l’est bien davantage. Indifférent aux principes physiques qui régissent notre réalité, défiant toute loi logique, c’est un univers nouveau à l’étranger pour lequel ce dépaysement est aussi une manière de parcours intérieur.

Le voyages et lieux récurrents dans la scène lyrique

Le voyage est un déplacement que l’on fait sur une longue distance, hors de son domicile habituel. À l’opéra, il peut s’effectuer d’un pays à un autre (généralement par mer), mais aussi du monde des humains au monde des morts, ou encore d’une dimension à l’autre, ce qui implique alors un changement d’état : le passage de l’état immatériel à l’état matériel (ex: Rusalka de Dvorak d’après « La Petite Sirène », ou La Femme sans Ombre de Richard Strauss ).

Le livret de La Femme sans Ombre (Hofmannsthal) suivra par exemple une topographie à trois niveaux, les personnages voyageant d’un endroit à l’autre. (Monde des humains, Pays des sept Monts de la Lune, Monde des esprits).

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Les desseins des protagonistes lyriques sont tantôt d’ordre sociale ou affectif voir parfois commerciales et économiques.

Sadko de Rimsky-Korsakov, Vasco de Gama dans L’Africaine de Meyerbeer…représentent découvertes impliquant en prime une certaine gloire et reconnaissance sociale. Ces oeuvres sont parsemées d’agrément, loisirs, dépaysement, de découverte, curiosité, d’exploration, conquêtes de contrées nouvelles et de nouvelles voies commerciales.

Henny VS Godet

Cela s’incarnent par des impératifs militaires ou économiques (conquête et occupation, Lakmé de Delibes, Pinkerton dans Madame Butterfly), fondation d’une nouvelle patrie (Enée dans Les Troyens de Berlioz), Pèlerinage religieux : Tannhaüser, Wagner, Amour et recherche de l’être aimé (ex : L’Enlèvement au Sérail de Mozart, L’Italienne à Alger (Rossini) Orphée dans L’Orfeo et Orphée et Eurydice). Néanmoins au regard des Frères Godet, il s’agira plutôt d’ambassadeurs du French Life Style sur la scène internationale que d’hommes adorant guerroyer!

Tasting cognac Godet


Fang Zhong Xin pour Godet XO Terre

Le voyageur fait preuve d’ouverture, de patience dans son rapport à autrui

L’obligation de rédiger une relation de son voyage, preuve tangible de ses découvertes, observations, exploits et des dangers encourus hante le voyageur depuis longtemps. Change uniquement, selon l’époque, ce que le viator souhaite accentuer le plus véhiculer. L’expérience d’un autre imaginaire, d’une créativité autre, qui propose images, personnages, histoires et récits, sensibilité, sur la condition humaine pour en livrer une nouvelle grille de lecture.

Pour mener à bien cette expérience de la l’esthétique gustative, créative sur le mode personnel et subjectif, le producteur de spi doit se faire voyageur, comme l’y invite Michel de Certeau.

Tel un nomade, il doit parcourir les terres, y braconner, y ravir des biens dont il pourra enrichir son imaginaire, sa sensibilité, son intelligence, son jugement et son expérience de la langue. Il doit parcourir des continents, pays et y voler des totems : images, personnages, figures, récits, sensations, émotions, sentiments, états d’âme, idées, valeurs, des expressions, habitus originaux et inusités de la linguistique.

Il consignera tous ces « trésors » dans un carnet ici le cognac, puis mènera une introspection aux effets que ses rencontres auront eu sur lui dans l’élaboration, connaissance de son produit.

R-AP

http://expositions.bnf.fr/lamer/arret/index513.htm

https://impressionnismeetvoyage.wordpress.com/page/2/

https://www.radiofrance.fr/franceculture/maurice-genevoix-de-la-guerre-a-la-nature-9523661

https://books.openedition.org/putc/894?lang=fr ( le thème du voyage dans l’opéra)

https://www.levoyagelyrique.com/le-voyageur-a-l-opera

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