SHOW OFF! L’héritage? Le Dallas charentais, les Frères Godet « les Ewing » du cognac une typicité française. Tome I

Godet Frères, cheveux au vent

Les lignes suivantes n’engagent que moi, j’ai d’ailleurs refusé de m’entretenir avec les membres du clan Godet, afin de me laisser plus de latitude intellectuel, rédactionnel. J’ai toujours été fascinée par les images, les discours commerciaux/marketing et apprécie particulièrement de les décortiquer.

« Raptout » des Inconnus, voilà le quotidien des chefs d’entreprise français.

Version officielle

Today in the hand of the 14th & 15th generation, the house is 100% family owned & managed company with the master blending operations still in the hand of the family member Jean Edouard Godet the 15th generation cellar master, strive to balance the wood aromas with the fruit and flower of cognac during the ageing process. Our cognacs aim to have a floral nose, fruity palate and a well-balanced length.

We craft cognac with a deep know how and great history. We are the only one to age our cognacs by the Atlantic Ocean which gives them a remarkable fullness and precision. We believe in time and use it to build complexity in our cognacs.

Cognac is more than VS classic / VSOP original / XO fine champaign. For that reason, we produce rare expressions of cognac exploring the fundamentals of cognac. Terroir with Single Cru collection, Grape with Single Grape collection, Time with Single Vintage collection, Moments with Modern collection.

Exported around the world across a network of 60 national distributors, the House of Godet aim to express Cognac multiple terroir and emotions through a portfolio of varied,
traditional & modern cognacs.

Limited production, long maturation, hand-made work, on demand bottling of tailor made cuvées are some of Godet deep beliefs.

L’historiographie des Godet débute en 1550 avec Bonaventure Godet négociant hollandais du XVIe siècle, installé sur les bords de la Charente, en France, qui a joué un rôle important dans l’histoire du cognac.

Négociant venus des Pays-Bas, qui dépendaient alors encore de l’empire espagnol, car les Provinces-Unies n’avaient pas encore pris leur indépendance, il émigra à La Rochelle en 1550, pour profiter des avantages de ce port en eau profonde qui était aussi en train de devenir une place forte des huguenots. En plus de l’exportation du sel, sa société commercialisait les vins des Charentes et de Riste.

Le 23 décembre 1588, Bonaventure Godet reçut une lettre d’Henri IV en remerciement d’avoir fait goûter au futur roi une « fameuse carafe de Brandewijn », c’est-à-dire de « vin brûlé » ou plutôt distillé. Henri de Navarre, qui n’était encore que le chef du parti protestant, avait fait la connaissance du négociant hollandais six mois plus tôt en visitant le port de La Rochelle. Ce dernier construisit une maison et des entrepôts le long du canal de La Rochelle, aujourd’hui appelé canal de Rompsay, qui était à l’époque utilisé pour transporter les marchandises jusqu’aux bateaux venus de Hollande.

Le cognac Godet, «entreprise de dimension internationale», s’est notamment développé en Hongrie, Bulgarie et Pologne, à Taïwan et en Chine, ainsi que dans les boutiques hors taxes des aéroports, dans les trois quarts desquelles il est référencé.

Depuis 2011, la maison Godet produit, à partir du cépage folle-blanche, un brandy, vieilli au moins deux ans comme les autres cognacs, mais dans des fûts dont le tanin est épuisé et qui ne colorent donc plus leur contenu. Sous le label « Antarctica », cette eau-de-vie, incolore donc, à boire glacée et dont le nom évoque celui de la vodka, a obtenu la médaille d’or 2011 de la Tastings International Review of Spirits.

Le bâtiment, domicilié au 34, quai Louis-Durand, est toujours propriété des descendants de Bonaventure Godet, toujours dirigeants des cognacs Godet. En août 2013, la passerelle qui relie le quartier Saint-Nicolas au centre-ville de La Rochelle reçoit le nom du fondateur de la maison. La plaque indicatrice est ainsi rédigée en son hommage. : « Passerelle Bonaventure Godet. Marchand hollandais de vin brûlé d’Aunis, ancêtre du cognac, installé à La Rochelle en 1550 et fondateur du Cognac Godet.

95 % du chiffre d’affaires réalisés à l’international

« Notre technique préserve la qualité du vin et le transport en barrique donne un nouveau goût au produit, très apprécié de nos premiers clients, situés dans le Nord de l’Europe. » Le cognac, ou brandywine, s’échange désormais dans le monde entier, un commerce international constitutif de la Maison Cognac. 

L’entreprise Godet commercialise ses produits sur plusieurs marchés, plus ou moins matures. A Dubaï, en Allemagne, en République Tchèque, en Ukraine, en Afrique du Sud ou encore en Australie, la société est bien ancrée et l’activité se développe désormais organiquement. L’ambition actuelle des dirigeants est de pénétrer trois nouveaux marchés, désormais suffisamment mûrs. « La Chine, qui est en train de se structurer et offre un espace d’insertion sur son marché à exploiter ; les Etats-Unis, où nous sommes encore sous-représentés et où nous misons beaucoup sur le travail de distributeurs présents sur le terrain, chargés de représenter nos produits et de les faire déguster – pratique très rare aux USA ! – ; et enfin la Russie, qui représente un marché très important. Nous sommes également actifs en Afrique, un marché d’avenir où nous souhaitons investir. »

Jean-Jacques Godet et son petit-fils

Version The Devil dies for French Spirits:

L’idée de cette thématique m’est venue, lorsque cet été, je découvre le projet industriel des Frères Godet, celui de s’agrandir et par la même occasion créer des emploi, redynamiser le Château de la Sauzaie et ses environs.

Le parcours se révèle semé d’embûches. Sous couvert d’une certaine démagogie, vilipendant entrepreneurs, chefs d’entreprise, des riverains ont décidé d’ un soudain branle-bas de combat https://www.sudouest.fr/charente-maritime/saint-xandre/chateau-de-la-sauzaie-a-saint-xandre-les-cognac-godet-contre-attaquent-en-justice-12421885.php. Rendons à Cesar ce qui est à César.

En lisant Les Armoires vides d’Annie Ernaux récipiendaire du Prix Nobel de littérature 2022, si littéraire qu’il soit, je n’ai pas pu m’empêcher de poser la problématique suivante (qui n’est pas la mienne dans cet article) dans son dernier roman: la culture, notre culture, lorsque les classes populaires l’absorbent, aboutit-elle à les déraciner ?

Difficile ainsi de sortir indemne de la verve d’Ernaux âpre, lucide, pulpeuse et désespérée…de la trempe anthropologique de Rousseau, Camus, Péguy, Jean Guéhenno, nous retrouvons , la voix célinienne faisant feu des ressources modernes de l’écriture, les chemins presque aujourd’hui déserts de l’existentialisme engagé.

La France n’est pas encore revenue à la société d’héritiers du XIXe siècle ou de la Belle Epoque, mais, depuis une cinquantaine d’années, le patrimoine dépend de plus en plus souvent, non du talent, des efforts ou du travail, mais des hasards de la naissance. Dans une société qui promeut l’égalité des chances, cette nouvelle donne devrait nourrir d’âpres controverses intellectuelles. Ce n’est pourtant pas le cas : si la fiscalité successorale fait parfois l’objet de débats, notre « imaginaire philosophique sur l’héritage s’est appauvri », constate Mélanie Plouviez, maîtresse de conférences à l’Université Côte d’Azur.

Depuis les années 1970, l’héritage redevient un facteur déterminant du patrimoine. Si la fiscalité des successions suscite des débats, ils sont loin d’être aussi intenses qu’au XIXe siècle, où le principe même de la transmission était contesté par différents courants intellectuels.

Dans les manuels scolaires comme dans les ouvrages savants, la tirade est passée à la postérité sous le nom de la « leçon de Vautrin ». Dans Le Père Goriot de Balzac (1835), ce beau parleur sans scrupule explique au provincial ambitieux qu’est Rastignac comment faire promptement fortune. Il ne sert à rien de travailler, glisse-t-il d’emblée au jeune étudiant en droit : au terme d’un combat épuisant et acharné, les concurrents finissent toujours par se « manger les uns les autres comme des araignées dans un pot ». Puisque l’honnêteté ne mène à rien, conclut-il, mieux vaut, pour « parvenir à tout prix », « jouer un grand coup » en épousant une riche héritière.

La scène fait volontiers sourire les lecteurs du XXIe siècle : l’univers cynique de la société de rentiers dépeinte par Balzac paraît aujourd’hui bien éloigné des idéaux égalitaires et méritocratiques de la France contemporaine. « Qui conseillerait aujourd’hui à un jeune étudiant en droit d’abandonner ses études pour suivre la stratégie d’ascension sociale suggérée par Vautrin ? », se demande Thomas Piketty dans Le Capital au XXIe siècle (Seuil, 2013). Personne, sans doute – ce qui n’est pas forcément un signe de lucidité. « En France, poursuit l’économiste, l’héritage n’est pas loin de retrouver, en ce début de XXIe siècle, l’importance qu’il avait à l’époque du Père Goriot. » L’amour, comme la culture, sont des moyens de s’élever. Mais réussit-on plus aisément sa propédeutique qu’un mariage? Échos si ce n’est le reflet d’une société bourgeoise en son principe, qui selon Bourdieu ne transmet son héritage, sa culture que pour hiérarchiser, donc séparer, humilier.

À l’opposé des successions royales qui répondent à des règles très codifiées ; dans le capitalisme familial, il n’en existe aucune. Chacun peut désigner son dauphin parmi ses enfants, à l’extérieur du clan ou encore ne pas choisir du tout. Un large champ des possibles qui soulève des questions parfois explosives, avec son lot d’imprévus, de passions et de déceptions… 

C’est lors d’un décès d’un proche, au moment du partage, remontent à la surface, des rancœurs, des haines, des sentiments envieux, souvent insoupçonnés, dissimulés, inconscients. L’héritage peut jeter une lumière crue sur sa place au sein d’une lignée…Indiquer sa valeur, selon ce que l’on reçoit ou pas. Le « legs » peut-être lourd à porter.

Dans certains cas de figure, il y a un refus de la succession. Une décision lourde de symboles, du déclassement qu’il implique parfois et de la culpabilité qui va avec. Mais aussi des raisons morales, politiques, que nous pouvons ressentir pour ainsi renoncer à une succession, des souvenirs, des histoires ancrés en nous au coeur de cette démarche.

En effet, cette dernière convoque inéluctablement du chagrin, des conflits familiaux, des rancœurs, de la nostalgie, des frais de notaire. Parfois, il faut l’abandonner car dispendieuse à entretenir, nous nous dépouillons par exemple d’une maison de famille pleine de souvenirs, transmise de génération en génération.

De l’expression d’une souffrance qui a longtemps été contrite, des sentiments que nous pouvions réprouver, se manifestent présentement, tandis qu’au moment de l’ouverture du testament nous sommes obligés de partager nos émotions avec sa fratrie et c’est là où le bas blesse: la naissance de frictions…

Que recevons-nous ou que n’ai-je pas reçu?

L’héritage familial se matérialise par des objets, des biens traversant les générations qu’il est constitué de nombreuses transmissions implicites impalpables immatérielles et pourtant si puissamment agissantes. C’est-à-dire l’émission mandats générationels, les loyautés d’un jour ou toutes les loyautés qui nous sont assignées à une place ordonnant des fonctions aux uns et aux autres parfois enviées maintenant ou en post mortem. Effectivement, nous évoluons à des places, à des fonctions d’identité. Certaines choses peuvent se matérialiser et d’autres qui nous échappent.

Les parents lèguent des objets et/ou des missions au profit des héritiers/ descendants: il y a ceux qui ordonnent les données et ceux qui les reçoivent. Les enjeux ne sont pas simplement d’ordre financiers mais symboliques affectives, relationnelles. D’une manière générale, il ne s’agit pas d’argent dans sa forme transactionnelle « monnaie » si nous devions choisir une métaphore économique des biens qui circulent.

Cela représente peut-être un pourcentage de l’aspect extra-économique (une rentre conséquente), à mesure et en même temps très impliquant au niveau relationnel identitaire cela ‘est implicite et bien sûr c’est inconscient qui se qui se transmet.

Nous ne connaissons pas toujours la teneur de ce que nous recevons, ni ce que nous transmettons lorsque nous nous plaçons comme donateur, et encore moins le ressenti du bénéficiaire.

Nos pouvons distinguer les biens matériels de qualité affective et les biens matériels au sens propre, chacun peut les avoir perçu d’une d’une façon différente. Une maison de famille est synonyme principalement de souvenirs heureux pour un fils/ une fille ou bien le contraire se remémorer des moments épouvantables. Ainsi remonte à la surface héritage, jalousie enfantines déterrées, des revendications.

Que reçois-je? Lorsque j’accepte d’être le dépositaire de ce vase? Ou bien d’endosser le poste de PDG au sein de l’entreprise familiale? À quoi m’assigne cet héritage? Pourquoi lui ou elle hérite, reçoit cela et non moi? Pour quelles raisons, ont-ils plus que moi? Chacun recevons du parent qui nous connais le mieux.

Parfois le père ou la mère de l’aîné n’est pas nécessairement le même père ou la même mère que le cadet ou que le benjamin. Conséquemment, il demeure parfois des incompréhensions liées à des rivalités. L’exemple des enfants qui héritent de parents au demeurant dans un contexte de grande tristesse lorsqu’ils sont nés ou ceux issus d’un second mariage. C’est tout ce qui se rejoint, règle au moment du partage : le temps, la qualité des moments passés avec ses propres parents.

Les psychanalystes sont d’accord sur ce point : la souffrance liée au fraternel ce que nous n’avons pas reçu alors que le frère a réceptionner quelque chose. L’exemple flagrant des cadeaux d’anniversaire/ de Noël, tous ses sentiments d’injustice de ne pas avoir reçu selon nos besoins, toutes ces souffrances reste à l’identique très longtemps.

En grandissant nous sommes plus enclins à accepter ces différences qu’il y a pu avoir au sein de la friterie, en dépit de tous ces évènements, non évènements enregistrés dans notre calculette familiale.

La différence d’âge entre frères et soeurs : c’est dire qu’il y a un sentiment d’avoir moins de départ très justement il y a des enjeux existentiels. L’un doit apprendre à perdre un peu de sa place pour laisser c’est l’autre existé. Se détacher de ses parents enfant, être abandonné d’une certaine manière. Cela fait partie de ceux qui se construit tout au cours de la vie parce ce n’est pas simplement du côté du la perte de l’aîné. En effet c’est lui qui a fabriqué ses parents, il a cette charge, il y a tout cela qui se joue au cours au cours de la vie et cela ne se décompte ou comptabilise au travers du bilan/ calculette symbolique.

Au sujet de notre descendance…

Nous savons comme dans toutes les familles, qu’il y a des hauts des bas, des petites mesquineries… C’est le cas dans certaines familles qui virent parfois au meurtre. En juin 2019, alors qu’il passait la nuit au domicile de sa fille et de son gendre, Alain T avait saisi le plus grand couteau dans la cuisine, s’était rendu dans la chambre de son petit-fils de 13 ans qui dormait encore et lui avait asséné trois coups de couteau, le blessant grièvement au visage et à la gorge. Qu’est-ce qui a motivé un sexagénaire à tenter de tuer à coups de couteau son petit-fils « préféré » ?

Avec son gendre « qui a bien réussi » et l’a aidé financièrement, c’était un « ciel sans nuage ». Pour ce père de cinq enfants, le mobile est très clair: Alain T « avait une vraie jalousie », maladive, envers lui.

« Jaloux » que son aîné, le premier petit-fils de la famille, soit un garçon alors qu’Alain T a eu trois filles, « jaloux » de sa réussite professionnelle quand lui avait dû fermer l’un après l’autre tous ses magasins. Alain T était aussi soucieux de garder sa « place de patriarche » au sein de la famille et faisait des « histoires » s’il n’avait pas la place d’honneur aux repas de famille, avance encore son gendre. « Il voulait nous détruire en tuant notre enfant », estime le pèrel. « Mais il n’y a rien qui justifie ça, il n’y a aucune réponse à ça ». « d’un gendricide déplacé ».

L’exemple même d’un démantèlement si ce n ‘est une vengeance oedipienne Arnaud Lagardère! Extrait d’un de ses interviews  » Ah oui cela ne me gêne pas que le nom Lagardère soit supprimé au profit de Bolloré« …

https://www.france.tv/france-2/complement-d-enquete/3455026-lagardere-la-fin-d-un-empire.html

Finalement, l’enfant unique et son l’héritage est perçu comme une preuve d’amour des départs ont disparu, en effet, les revendications d’amour sont démesurées et ne tolère aucun partage.

L’héritage un problème philosophique?

Cette atonie n’a pas toujours été la règle. « De la Révolution française au début du XXe siècle, l’héritage a été un problème philosophique omniprésent, poursuit-elle. Il était alors inconcevable d’aborder la question sociale sans s’interroger, au préalable, sur la légitimité de la transmission héréditaire. Les positions étaient très diverses – et très radicales : abolition de l’héritage chez les saint-simoniens, Bakounine ou Durkheim ;

défense d’une liberté totale de tester chez certains libéraux ; plafonnement des héritages chez John Stuart Mill ; différenciation des legs de première et de seconde génération chez Eugenio Rignano. »

Comment expliquer que ces débats sur le bien-fondé de la transmission aient aujourd’hui disparu ? Pourquoi l’héritage a-t-il cessé, au XXe siècle, de susciter de ferventes controverses philosophiques ? « Sans doute parce que les grandes questions liées à la transmission ont été tranchées pendant la Révolution et au XIXe siècle, répond Patrick Savidan, professeur en science politique à l’université Paris-Panthéon-Assas. Cette période est le laboratoire de nos institutions démocratiques : en matière d’héritage comme en matière de protection sociale, elle s’est efforcée d’inventer des institutions inspirées par le paradigme égalitaire de la Révolution française. »

Patrick Savidan

Lors de la tourmente de 1789, les révolutionnaires remettent en effet en question les privilèges transmis de génération en génération. « Ils incarnent une modernité politique fondée sur la prééminence du mérite sur la naissance, poursuit le philosophe. Cette idée qui apparaît au XVIIIe siècle est au cœur de l’altercation, en 1726, entre Voltaire et le chevalier de Rohan : au noble qui lui demande s’il a un nom, Voltaire, qui a bâti le sien sur son mérite et non sur l’héritage d’une lignée, lui répond : “Je commence le mien, vous finissez le vôtre”. La même idée inspire, en 1778, Beaumarchais, qui fait dire à Figaro que le comte s’est contenté de se “donner la peine de naître”. »

Si les révolutionnaires abolissent à la fin du XVIIIe siècle de nombreux privilèges liés à la naissance, au premier rang desquels figure la transmission héréditaire du pouvoir politique, ils se gardent cependant de supprimer purement et simplement l’héritage. En matière de succession, ils instaurent un régime de « liberté surveillée », selon le mot de la sociologue Anne Gotman.

Anne Gotman

L’héritage est maintenu, il est imposé, mais la répartition des biens est désormais soumise à une règle égalitaire « draconienne »  : les cadets reçoivent autant que les aînés, les sœurs autant que les frères.

Ces principes rompent avec les pratiques d’unigéniture de l’Ancien Régime : « Au nom de la perpétuation de la lignée, de la préservation du patrimoine et de la lutte contre l’émiettement des terres, le père disposait, notamment dans les régions de droit romain situées dans le sud de la France, de la faculté de tester, c’est-à-dire de la possibilité de privilégier l’un de ses enfants – le plus souvent l’aîné des garçons, poursuit Anne Gotman, autrice d’Hériter (PUF, 1988).

Hériter d’Anne Gotman

En 1789, les révolutionnaires, dont le maître mot est l’égalité, mettent fin à la liberté testamentaire. Le père a désormais les mains liées. »

Cette atteinte à l’autorité paternelle suscite, en 1791, de vifs débats à l’Assemblée nationale. Le père doit rester « le premier magistrat de la famille », affirme le député Joseph Prugnon. Si la loi « ôte à la soumission filiale » l’un de ses appuis et refuse au père le droit de « récompenser la bonne conduite » de ses enfants, de graves désordres ne manqueront pas de surgir, met en garde le député Riffard de Saint-Martin. N’y a-t-il pas, ajoute-t-il, « une sorte de barbarie à interdire aux pères des libéralités commandées par la justice et l’humanité, à leur lier tellement les mains qu’ils ne puissent venir au secours » de certains de leurs enfants ?

Contestation du droit d’aînesse

Décédé à la veille du débat, Mirabeau, dans un discours lu par Talleyrand, leur rétorque que l’égalité, qui constitue « l’un des principes de notre excellente Constitution », doit s’imposer dans la famille comme dans la nation. « Il n’y a plus d’aînés, plus de privilégiés, dans la grande famille nationale, proclame-t-il. Il n’en faut plus dans les petites familles qui la composent. » Robespierre, lui aussi, pourfend avec conviction le droit d’aînesse : l’égalisation des partages permettra, selon lui, d’en finir avec l’autoritarisme paternel, cet héritage romain qu’il compare à la domination des maîtres sur les esclaves.

Après deux textes avortés – un premier en 1793, un deuxième en 1794 –, la loi du 4 germinal an VIII met fin, en 1800, à la liberté testamentaire du chef de famille. Quatre ans plus tard, le principe de l’égalité entre frères et sœurs est inscrit dans le code civil Napoléon : tous les enfants, « sans distinction de sexe, ni de primogéniture », deviennent des héritiers. « Ce texte soumet l’héritage à un droit unique et égalitaire inspiré par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, souligne la sociologue Anne Gotman. Il fixe les grands traits de la législation pour les deux siècles qui suivent. » Lire aussi Article réservé à nos abonnés Impôts : l’héritage, un sujet tabou en France

Si les régimes politiques qui se succèdent à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle imposent un partage égalitaire entre les enfants, ils confortent dans le même temps la légitimité de la transmission héréditaire. « En avalisant le principe de l’héritage, en consacrant le caractère absolu de la propriété, la loi de 1800, puis le code civil de 1804 entérinent, voire consolident, l’institution successorale », poursuit Anne Gotman. Au point que l’héritage occupe, dans la France du XIXe siècle, une place « structurante », selon le mot de Thomas Piketty – comme en témoigne la place des querelles de succession dans les écrits de Maupassant, de Zola et surtout de Balzac.

Le Père Goriot est sans doute, selon Thomas Piketty, « l’expression littéraire la plus aboutie » du rôle central joué, au XIXe siècle, par la transmission, mais bien d’autres romans de La Comédie humaine sont consacrés à des captations d’héritage. Dans Ursule Mirouet (1841), des héritiers volent les titres de rente qu’un médecin destinait à sa pupille et, dans Le Cousin Pons (1847), des parents avides tentent de s’approprier la collection de tableaux d’un vieux musicien. En fin observateur de son temps, Balzac explore avec minutie les conséquences de la hiérarchie des patrimoines sur les espoirs et les malheurs de ses contemporains.

Omniprésent dans la littérature, l’héritage, au XIXe siècle, est aussi au centre d’intenses controverses philosophiques. « Tout au long du siècle, la question de la liberté testamentaire revient comme un leitmotiv chez les défenseurs de l’autorité paternelle : ils souhaitent assouplir, voire abolir, l’obligation de partage imposée par le code civil de 1804, analyse Anne Gotman. Les partisans de l’égalité se mobilisent eux aussi, mais leur réflexion se déplace par rapport à la période révolutionnaire : ils ne s’interrogent plus sur l’égalité entre les enfants issus d’une même famille, mais sur l’égalité entre tous les citoyens. »

Malgré l’inscription solennelle de l’égalité des enfants dans le code civil Napoléon,

les partisans de l’autorité paternelle plaident en effet sans relâche, tout au long du XIXe siècle, pour le rétablissement de la liberté testamentaire. Dans un monde où le capital économique transite pour l’essentiel à l’intérieur des familles, ils mettent en avant le principe du droit de propriété, qui doit permettre au père de jouir pleinement du libre usage de ses biens, y compris après sa mort, et la défense de la famille, qui ne peut, selon eux, trouver meilleur interprète que la figure toute-puissante du père.

Le pourfendeur le plus actif du « partage forcé » entre les enfants imposé par le code civil est sans doute Frédéric Le Play (1806-1882). En 1864, dans La Réforme sociale en France, cet ingénieur, anthropologue, économiste et conseiller d’Etat affirme que les désordres sociaux dont souffre la France sont le fruit de quatre maux : l’athéisme, la théorie de la bonté originelle de Rousseau, la perte du respect de la femme et… le partage égalitaire de l’héritage. Parce que la famille est le pivot de l’ordre social, conclut-il, « tout son gouvernement réside dans l’autorité paternelle, toute sa durée dépend du mode de transmission des biens ».

Inspirés par cette tradition familialiste, plusieurs projets de rétablissement de la liberté testamentaire voient le jour au XIXe siècle. Ces efforts se heurtent cependant, constate en 1973 l’historien Philippe Ariès, à une « invincible répugnance de l’opinion ». Si l’unigéniture et le droit d’aînesse appartiennent désormais au passé, c’est parce qu’ils renvoient à la famille « aristocratique » de l’Ancien Régime, où le père est, selon Tocqueville, l’« organe de la tradition, l’interprète de la coutume et l’arbitre des mœurs ». La famille « démocratique » fondée sur les liens affectifs du XIXe siècle est étrangère, analyse Philippe Ariès, à ce « souci d’honneur du lignage, d’intégrité du patrimoine et de permanence du nom ».

Si, au XIXe siècle, le partage égalitaire entre les enfants fait peu à peu consensus, le bien-fondé de l’héritage, lui, est âprement débattu. De Karl Marx à Mikhaïl Bakounine, des héritiers de Saint-Simon à John Stuart Mill, les penseurs de l’époque critiquent cette institution qui est parvenue à survivre à 1789. « La Révolution a aboli la transmission héréditaire du pouvoir politique, pas celle du pouvoir économique, souligne Mélanie Plouviez. Les résurgences insurrectionnelles de 1830 et 1848 peuvent d’ailleurs être interprétées comme autant de sursauts face au maintien des inégalités de patrimoine. »

Mélanie Plouviez

Pour ces philosophes du XIXe siècle, la transformation de l’héritage n’est pas un détail technique ou une question accessoire, mais un « puissant levier de transformation sociale, poursuit Mélanie Plouviez. La réforme, voire l’abolition, de l’institution successorale doit permettre, à leurs yeux, de remettre en cause non seulement la répartition des richesses entre les familles, mais aussi, plus profondément, les structures mêmes de la société. Le théoricien social Eugenio Rignano y voit ainsi un moyen d’inventer des formes hybrides de propriété qui ne soient ni privées ni collectives, et le sociologue Emile Durkheim une manière d’octroyer de nouveaux droits économiques et sociaux à l’ensemble des travailleurs ».

Eugenio Rignano

« Brevet d’oisiveté »

Dans ce climat d’effervescence intellectuelle, nombre de penseurs plaident en faveur de l’abolition de l’héritage. Les héritiers de Saint-Simon souhaitent ainsi abroger purement et simplement ce « brevet d’oisiveté ». « Il suffirait de déterminer par la loi que l’usage d’un atelier ou d’un instrument d’industrie passerait toujours, après la mort ou la retraite de celui qui l’employait, dans les mains de l’homme le plus capable de remplacer le défunt, écrivent Prosper Enfantin et Saint-Amand Bazard en 1829-1830. Ce qui serait tout aussi rationnel pour les sociétés civilisées que la succession par droits de naissance l’a paru aux sociétés barbares. »

Une même aspiration abolitionniste habite Mikhaïl Bakounine (1814-1876), qui s’oppose à Marx, en 1869, au congrès de la Ire Internationale. « Pour Bakounine, le droit à l’héritage constitue la cause première de l’inégalité sociale, de la perpétuation des inégalités et des différences de classes, analyse l’économiste André Masson dans la revue de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), en 2018. Aussi recommandait-il l’abolition de l’héritage “à l’exception de biens personnels de faible valeur”. Pour Marx, le droit à l’héritage n’était qu’un simple effet de la propriété privée, un symptôme de son inégale répartition, que résoudrait la collectivisation des moyens de production. »

Marx Karl

Quelques décennies plus tard, Emile Durkheim (1858-1917) imagine, lui aussi, une abolition de cet « archaïsme » successoral. « Nous n’admettons plus aujourd’hui que l’on puisse léguer par testament les titres, les dignités que l’on a conquis ou les fonctions que l’on a occupées pendant la vie, écrit-il. Pourquoi la propriété serait-elle plutôt transmissible ? » Le fondateur de la sociologie moderne propose qu’à la mort d’un individu ses biens soient transmis à son « groupement professionnel » d’appartenance – une corporation réunissant ceux qui exercent le même métier, qu’ils soient employeurs ou salariés.

Plus modestement, John Stuart Mill (1806-1873) propose, au nom des principes méritocratiques, de limiter la valeur des transmissions qu’un citoyen peut recevoir tout au long de sa vie. « Chacun doit avoir le droit de disposer de la totalité de ses biens mais non de les prodiguer et d’enrichir l’individu au-delà du maximum nécessaire à une confortable indépendance », écrit-il en 1848 dans Principles of Political Economy. Ce plafonnement permettrait, selon le philosophe anglais, de lutter contre la pauvreté et d’éviter le développement des rentes ainsi que la perpétuation des grosses fortunes.

Pour avoir un exploré les réseaux sociaux des Godet, je peux vous assurer qu’ils bossent… Le brevet de l’oisiveté ce n’est pas chez eux… D’ailleurs le patriarche Jean-Jacques Godet est consul honoraire à l’ambassade dans l’une des succursale de l’ambassade du Danemark à la Rochelle.

Le tournant de l’impôt progressif

Ces fiévreuses controverses intellectuelles connaissent une soudaine éclipse au début du XXe siècle. Faut-il l’attribuer à la création, en 1901, d’un impôt progressif, et non plus seulement proportionnel, sur les successions ? « Cette nouvelle loi joue effectivement un rôle important, répond l’économiste Nicolas Frémeaux, auteur des Nouveaux Héritiers (Seuil, 2018). Au tournant du siècle, les partisans d’une forte taxation de l’héritage, qui avaient fait entendre leur voix au XIXe siècle sans obtenir gain de cause, finissent par l’emporter. Cette réforme fiscale change la donne : pendant tout le XXe, le débat sur les successions passe au second, voire au troisième plan. »

La question paraît d’autant moins pertinente qu’au XXe siècle, sous le coup des guerres mondiales et de l’inflation, le montant et le flux des héritages se réduisent considérablement. « Les grands penseurs se désintéressent alors du débat sur la transmission, poursuit Nicolas Frémeaux. Ils continuent, bien sûr, à avoir des discussions techniques sur la fiscalité successorale, mais les grandes controverses de principe disparaissent. John Meynard Keynes consacre ainsi ses travaux à la croissance et à l’emploi, moins aux inégalités et à l’héritage. Et jusqu’à la fin des années 1980, on compte une publication académique sur les inégalités de patrimoine pour… vingt publications sur les inégalités de revenus ! »

John Meynard Keynes

Dans la seconde moitié du XXe siècle, la sociologie, elle aussi, délaisse le débat sur les successions. « Elle se concentre, dans le sillage de Pierre Bourdieu, sur le rôle de l’héritage culturel dans les mécanismes de transmission du statut social, constate Mélanie Plouviez. Elle met en lumière le rôle de la famille ou de l’école dans la reproduction des inégalités, mais en détournant le regard des transmissions économiques. » Au point, affirme la philosophe, que le XXe siècle finit par « essentialiser », voire « naturaliser », l’héritage – comme s’il constituait une donnée inaltérable et incontournable de toutes les sociétés humaines, « une évidence que l’on ne questionne plus ».

Un débat ravivé

Il faut attendre le début du XXIe siècle pour que les choses commencent à changer. « La question du patrimoine s’invite dans le débat public lors de la publication, en 2013, du livre de Thomas Piketty, puis des travaux académiques qui apparaissent dans son sillage », constate Nicolas Frémeaux. En démontrant que le flux des successions, après avoir atteint des sommets au XIXe, a décru au cours du XXe siècle avant de remonter dans les années 1970, Thomas Piketty prouve aux sceptiques que l’héritage est bel et bien de retour – ce qui n’est évidemment pas une bonne nouvelle dans une démocratie fondée sur les principes méritocratiques.

Après une éclipse de plus d’un siècle, le débat sur le bien-fondé de la transmission héréditaire renaît donc peu à peu de ses cendres. La ferveur et la radicalité des controverses du XIXe siècle ne sont plus à l’ordre du jour – nul ne propose plus l’abolition pure et simple de ce privilège de naissance –, mais l’héritage est à nouveau questionné, notamment par les économistes. Certains proposent d’instituer un « héritage pour tous » – une dotation de plusieurs dizaines de milliers d’euros versée à tous les jeunes adultes –, d’autres de renforcer fortement la taxation, d’autres, enfin, de plafonner le nombre d’héritages reçus au cours de la vie.

Si le débat contemporain sur l’héritage revêt le plus souvent des allures techniques, il renvoie aussi, comme au XIXe siècle, à des convictions philosophiques. « Les défenseurs de l’héritage puisent à plusieurs sources morales pour étayer leur position, souligne le philosophe Patrick Savidan. Pour eux, la transmission est une conduite vertueuse parce qu’elle construit une continuité entre les générations et qu’elle entend sécuriser le destin des proches. La taxation leur paraît en outre une atteinte à la liberté de choix du donateur : en rendant la transmission plus coûteuse que la consommation, elle contrevient, pour les libéraux les plus radicaux comme Milton Friedman, à un idéal moral. »

Leurs adversaires, eux aussi, inscrivent, leur réflexion dans une perspective philosophique. « Parce que les revenus issus des transmissions successorales sont, dans une société fondée depuis la fin du XVIIIe siècle sur le mérite, moins légitimes que les revenus issus du travail, ils doivent, à leurs yeux, être plus fortement taxés, poursuit Patrick Savidan. L’héritage pour tous relève également d’une conviction morale : en socialisant les droits de succession, ce mécanisme indexerait la transmission non plus sur des solidarités familiales (mes enfants), mais sur des solidarités impersonnelles et universelles (mes concitoyens). »

Pour Mélanie Plouviez, le débat contemporain manque cependant d’imagination. « Notre époque est marquée par un retour de l’héritage dans l’ordre économique, mais pas d’un retour de la pensée de l’héritage dans l’ordre intellectuel, affirme-t-elle. A l’exception de quelques libertariens de droite ou de gauche, cette institution est aujourd’hui très peu questionnée en philosophie, même au sein des théories de la justice, cette partie de la philosophie sociale et politique qui, dans le sillage de John Rawls, se saisit de la ligne de partage entre inégalités sociales justes et injustes. »

John Rawls

Une petite révolution culturelle en marche

Même s’ils font encore figure de pionniers, certains Français semblent pourtant résolus à ne rien transmettre à leurs proches – ou pas entièrement – afin de rétablir une forme de justice sociale. « On voit se dessiner de façon de plus en plus nette un paradoxe français, constate Antoine Vaccaro, spécialiste de la philanthropie et fondateur du cabinet de conseil Force for Good. La répulsion à laisser son argent à l’Etat est très forte, mais l’envie de ne pas transmettre tout son patrimoine à ses héritiers et d’en faire don à une cause, de donner du sens à son legs, est bel et bien en train de germer en France… »

Le spécialiste, qui organise des campagnes de collecte de fonds pour des associations, décrit même « une lame de fond », une « tendance sourde ». Selon France générosités, le syndicat des associations et fondations spécialistes de ce type de démarche, les legs aux associations sont en constante augmentation depuis quinze ans, atteignant 1,25 milliard d’euros, d’après le rapport paru en 2021. La recherche et la solidarité sont les deux domaines que les donateurs privilégient au moment de rédiger leur testament.

Mais ce qui frappe les professionnels du secteur de la philanthropie: l’évolution du profil de ceux qui dépossèdent leur entourage. « Jusqu’à ces dernières années, 90 % d’entre eux étaient des personnes sans enfants, qui ne voulaient pas laisser d’argent à de vagues neveux ou nièces qu’ils ne voyaient jamais et à qui le legs à une association permettait, finalement, de laisser une trace, de bâtir un projet qui leur survivrait, observe Alexis Vandevivère, fondateur de l’agence de marketing Adfinitas. Aujourd’hui, les testateurs sont de plus en plus souvent des baby-boomeurs, qui ont des enfants et petits-enfants avec lesquels ils sont en très bons termes. Les enjeux sociaux, environnementaux sont désormais tels que les familles comprennent que la transmission d’un patrimoine trop important et la concentration des richesses sont vaines. Cette génération s’inscrit dans une démarche consciente et militante. »

Emmanuel Ravanas, ancien notaire et avocat spécialisé dans les questions d’héritage, constate qu’une petite révolution culturelle est en marche. Dans son grand cabinet parisien, il reçoit désormais des clients qui, « sans acrimonie, mais pour partir en accord avec leurs valeurs », décident, carrément, de ne rien laisser à leurs enfants. Un processus qui, en France, ne peut se faire qu’avec le consentement de ces derniers. Une fois majeurs, ils doivent signer devant deux notaires un acte de renonciation, par lequel ils s’engagent à tirer un trait sur « la réserve héréditaire », la fraction du patrimoine qui leur revient obligatoirement : soit 50 % s’il n’y a qu’un enfant, deux tiers quand il y en a deux, et les trois quarts pour trois enfants et plus.

Chez BNP Paribas, Nathalie Sauvanet, responsable du département ­philanthropie individuelle depuis huit ans, observe que l’on est d’autant plus enclin à céder sa fortune lorsqu’on l’a bâtie soi-même : « Souvent, ce sont des gens qui se sont faits tout seuls et qui estiment que trop laisser aux enfants ne les aiderait pas. J’ai un client qui a aujourd’hui un patrimoine de 50 millions d’euros et qui n’en laissera qu’une toute petite part, en se disant : “Si je laisse tout ça aux enfants, comment prouveront-ils qu’ils sont compétents ?”

Contrairement à ce que nous pourrions croire, la dépossession (au moins partielle) n’est donc pas le seul fait de catholiques contrits ou de marxistes convaincus. Elle commence même à être envisagée dans les milieux d’affaires, libéraux et marqués à droite. Nantis de la finance et des fonds d’investissement devenus riches à millions ou détenteurs de petites fortunes industrielles patiemment amassées dans des PME en province n’échappent pas à la prise de conscience générale. Une nouvelle génération d’entrepreneurs émerge, plus « altercapitalistes » qu’anticapitalistes, qui ne souhaitent pas endormir leur descendance dans un confort superflu.

Ces Français fortunés qui font le choix rare de déshériter leurs enfants

Pour surmonter les hésitations des donateurs, les associations caritatives, de plus en plus souvent épaulées par des cabinets de conseil spécialisés, utilisent les techniques d’un marketing très offensif pour mieux attirer les legs du vivant. « On invite clairement les gens à ne pas tout laisser à leurs enfants. Les associations les plus importantes ont des départements dédiés à la collecte, qui informent et accompagnent les donateurs dans leur projet », explique Alexis Vandevivère, de l’agence Adfinitas.

Cela étant, il reconnaît aussi l’ambivalence d’une telle démarche. Léguer à une association plutôt qu’à sa famille est bien souvent, admet-il, une façon de lui infliger une « punition » posthume. « Le projet philanthropique est parfois secondaire, c’est sans doute ce qui explique, d’ailleurs, que la SPA soit un si grand collecteur de legs ! Les personnes âgées qui vieillissent seules avec leur animal de compagnie veulent punir leurs héritiers qui ne réapparaissent qu’à la lecture du testament », s’amuse un responsable associatif lucide.

« Le legs, c’est le dernier espace de règlement de comptes », confirme l’avocat Emmanuel Ravanas. Ainsi, il arrive fréquemment que les proches dépossédés intentent des actions en justice pour dénoncer leur « spoliation » au bénéfice de bonnes œuvres.

Ces ultra-riches partisan de se déshériter au profil du collectif

Le hasard aura voulu que son livre, Geld (« argent », en allemand, non traduit), paraisse quelques jours après le décès de sa grand-mère, Traudl Engelhorn-Vechiatto, survenu le 22 septembre, à l’âge de 95 ans.

Un événement qui va subitement faire de l’Austro-Allemande Marlene Engelhorn, sa petite-fille, une multimillionnaire à 30 ans. « Je ne sais toujours pas de combien exactement, on n’a pas encore lu le testament, mais probablement des dizaines de millions d’euros », assure en cette fin octobre l’arrière-arrière-arrière-petite fille du fondateur des entreprises chimiques et pharmaceutiques allemandes BASF, Friedrich Engelhorn, décédé en 1902 en laissant à sa descendance une fortune qui reste considérable aujourd’hui.

Marlene Engelhorn

Au moment de sa mort, la fortune de Traudl, devenue riche en épousant un des arrière-petits-fils de Friedrich, était en effet estimée par le magazine américain Forbes à 4,2 milliards de dollars, notamment grâce à la vente d’une autre entreprise familiale, Boehringer Mannheim, aux laboratoires Roche, en 1997.

Même si elle n’héritera qu’une fraction de cette fortune, cet héritage semble « injuste » à Marlene. « Je n’ai jamais travaillé pour cela », rappelle cette étudiante en littérature allemande depuis un des célèbres cafés de la capitale autrichienne où elle prend à peine le temps de déguster un jus de citron avant de repartir. La jeune femme est en effet très sollicitée : différents débats et salons du livre germanophones se disputent sa présence pour parler de son ouvrage, qui dénonce avec véhémence le côté « non démocratique » des « grandes fortunes ».

« Il est injuste qu’un être humain soit ultra-riche, qu’il ne paye pas d’impôt et qu’il puisse profiter de sa fortune pour influencer le débat politique sur le sujet » Marlene Engelhorn

Début 2021, lorsqu’elle découvre qu’elle va « hériter directement de sa grand-mère », elle prend la parole dans la presse autrichienne pour demander que l’Etat lui en prélève « au moins 90 % ». Un chiffre choc qui a immédiatement fait de Marlene Engelhorn le pendant germanique de ces milliardaires américains qui réclament actuellement que l’Etat les taxe plus. Même si en Europe les impôts sont plus lourds, elle rappelle qu’il n’existe aucun droit de succession depuis 2008 en Autriche.

Et elle a aussi relancé dans l’Allemagne voisine les discussions sur l’impôt sur la fortune, dont l’héritière est une ardente défenseuse. « Il est injuste qu’un être humain soit ultra-riche, qu’il ne paye pas d’impôt et qu’il puisse profiter de sa fortune pour influencer le débat politique sur le sujet. Point », martèle Marlene Engelhorn, qui ne croit pas non plus au mythe du self-made-man.

Derrière son visage adolescent, elle possède des convictions politiques acérées, qu’elle assène à une vitesse folle, contre les « lobbies », les « puissances de l’argent », et pour exiger « une transparence radicale » des responsables politiques. En revanche, pas un mot sur la réaction de sa famille à ses positions anti-riches. « Cela ne vous regarde pas », répète-t-elle, laissant entendre que cette discrétion est le prix à payer pour préserver la paix familiale.

Une prise de conscience à l’université publique

Tout juste saura-t-on que cette citoyenne autrichienne et allemande est née à Vienne en 1992 et que, comme beaucoup d’enfants de la grande bourgeoisie locale, elle a fait toute sa scolarité au lycée français de la capitale autrichienne, ce qui lui vaut de parler presque parfaitement la langue de Molière. « Mais c’est à l’université publique que j’ai eu ma prise de conscience », se remémore-t-elle, en laissant entrevoir la révélation qu’a pu être pour elle la fréquentation de gens « normaux » après avoir grandi dans « la société parallèle des riches ».

Dans son livre, qui est un plaidoyer moral où elle cite l’économiste Thomas Piketty, elle raconte ainsi une discussion marquante avec un de ses camarades, qui, choqué par l’ampleur de son héritage, lui a parlé de « cage dorée ».

« L’argent rend névrotique », écrit d’ailleurs Marlene Engelhorn, qui espère visiblement une forme de délivrance avec sa démarche pro-taxation. Jusqu’ici, la famille Engelhorn s’était plutôt fait remarquer par sa discrétion sans faille, à peine troublée par des mentions dans un scandale d’évasion fiscale dans les années 2010. Résidente à Lausanne, en Suisse, sa grand-mère n’apparaissait en public que dans le cadre de ses activités de mécénat au travers de fondations artistiques et scientifiques. N’en parlez d’ailleurs pas à Marlene, qui s’énerve contre « ce marché de l’art qui a transformé l’art en produit financier » et contre ces milliardaires qui « veulent profiter de leurs fondations pour peser sur le débat démocratique ». «C’est une nouvelle aristocratie », dénonce la jeune femme.

Le récent transfert de l’entreprise d’équipement sportif Patagonia par son fondateur à une fondation environnementale, qui a fait beaucoup parler, ne trouve pas non plus grâce à ses yeux.

«Personne n’a dit qu’il allait payer beaucoup moins d’impôt grâce à cela et que ce sont les gens de sa famille qui vont décider de l’usage de l’argent ! », s’indigne-t-elle. Elle rêve que ce soit l’Etat qui décide démo­cratiquement de la répartition de son pactole, tout en jugeant hautement improbable que cela se produise rapidement. Elle réfléchit donc à la façon dont elle va pouvoir distribuer son héritage conformément à ses principes. « Et après, j’irai travailler », promet-elle. « Si j’avais le choix, le vrai choix, je serais d’ailleurs déjà dans une maison d’édition comme relectrice », confie-t-elle, en prenant, peu à l’aise, la pose pour la photo.

Voilà cher lecteur ce qui peut potentiellement se tramer, derrière une entreprise florissante…

Sources :

https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/03/11/et-si-l-heritage-n-allait-pas-de-soi_6117020_3232.html

https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/02/04/heritage-un-moyen-de-reduire-les-inegalites-serait-de-corriger-les-dotations-initiales-des-individus_6112339_3232.html

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/avec-philosophie/le-droit-d-heriter-est-il-une-evidence-2382059

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/lsd-la-serie-documentaire/un-chateau-a-tout-prix-7316472

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/lsd-la-serie-documentaire/le-temps-des-heritiers-3369506

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/lsd-la-serie-documentaire/transmission-une-fiction-intime-1156796

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