Le goût, rend le monde plus riche.

« C’est cela, l’enjeu d’une raison sensible qui, tout en étant fidèle aux exigences de rigueur propres à l’esprit, n’oublie pas qu’elle doit rester enracinée dans ce qui lui sert de substrat, et qui lui donne, en fin de compte, toute sa légitimité. […] Une telle sensibilité s’exprime bien dans ce que l’on peut appeler un empirisme spéculatif restant au plus proche de la concrétude des phénomènes sociaux, les prenant pour ce qu’ils sont en eux-mêmes sans les faire entrer dans un moule préétabli ou faire en sorte qu’ils correspondent à un système théorique construit  M. Maffesoli, Éloge de la raison sensible»

Le jugement est une manière de formuler la façon dont le spectateur est affecté… Rien n’est ni bon ni mauvais ni beau ni laid, et tout dépend, le dit Hume, de la constitution interne en contexte sceptique puisque les choses ne sont pas par essence, nous le constations la question du jugement de valeur prend un tour particulièrement problématique : si il nous ai impossible de communiquer nos affections et nos sentiments? D’après Hume, il y a un rôle possible de la philosophie, celui de dégager les circonstances qui seront tenues pour déterminantes, invariantes, qui rentrent dans chacun des cas d’appréciation…  
Claire Etchegaray.

David Hume

Claire Etchegaray

La signification de la notion de goût a varié selon les époques. Le goût était relié initialement aux critères du beau et aux règles de l’art. Le goût prend une place prépondérante au XVIII siècle, avec une connotation pédagogique par l’idée « d’éducation au goût » pour Voltaire et Rousseau.

Pour Emmanuel Kant, dans Critique de la faculté de juger (1790), le goût est la « faculté de juger » du beau. Une faculté subjective, mais dont le jugement a pourtant une valeur universelle. Pour l’Anglais Shaftesbury, dont les travaux sont repris par Diderot, le goût est une faculté naturelle et créatrice, régie par ses propres lois.

Deux aspects fondamentaux se distinguent dès cette époque :

  • le goût comme faculté subjective, innée ou perfectible, de juger les qualités objectives d’une œuvre d’art
  • le goût comme phénomène collectif (facteurs sociaux), par adhésion aux préférences esthétiques d’un groupe ou d’une époque (phénomène de mode)

Pour le philosophe allemand Hegel , le critère du goût est une approche superficielle et extérieure à l’art, tendant à réduire celui-ci au rang de simple divertissement. Dans son système philosophique, l’idée esthétique doit être vraie ; le beau exige donc « la soumission de la subjectivité », et le goût n’est plus relié au beau : « le goût recule et disparaît devant le génie. »

Georg Wilhelm Friedrich Hegel

À partir du XIX siècle, le goût prend une nouvelle signification : la faculté de saisir la modernité et le caractère historique, chez des auteurs comme Baudelaire, Mallarmé ou Valéry.

À partir du milieu du XX siècle, le concept de goût semble définitivement abandonné par la critique artistique et littéraire, pour différents motifs, dont la défiance envers les normes (règles du beau, art institutionnel) ou bien la défiance à l’égard de la subjectivité du jugement esthétique. Les mécanismes sociaux et économiques de détermination du goût ont également été clarifiés par des études sociologiques. Selon Étienne Souriau, l’analyse contemporaine du goût tend à l’opposition deux aspects : la préférence individuelle et la finesse de jugement.

Le goût rend le monde plus riche. Mieux encore : le goûteur trouve et profite des différences et nuances qu’offre l’objet lui-même si on le laisse vraiment se dévoiler. Voilà pourquoi, il doit y avoir place pour le bouquet dans le verre de vin rouge et pourquoi nous arrangeons avec tout le nécessaire avant le bon film. Dans le bon goût, nous socialisons nos interactions au travers des objets en les laissant se dévoiler eux-mêmes. Néanmoins nous nous délaissons nous-mêmes. Nous nous abandonnons en eux.

Une notion raisonnable du goût

Le goût n’est toutefois pas qu’une question de jouissance esthétique – du moins pas si nous comprenons l’esthétique dans le sens étroit du terme  comme le souligne M. Maffesoli dans « Éloge de la raison sensible ».

Le goût est également important dans les situations sociales. Celui qui a bon goût est en mesure d’agir spontanément et aisément dans des contextes sociaux différents. Nous pensons involontairement au personnage du dandy, mais en réalité ce type de personne existe dans toutes les couches de la société. Le charme, l’humour chaleureux, le trait d’esprit, l’élégante extravagance et la politesse désinvolte exigent du goût. La notion aristotélicienne de phronèsis – l’idée d’une raison pratique ou éthique – est en ce sens une notion du goût .

Le goût implique donc une notion de raison inconsciente de chaque nivellement qu’elle effectue mais qui en revanche parvient à s’ajuster aux variations et aux changements constants de l’environnement. C’est ce que Bergson appelle le bon sens  H. Bergson.

La raison méthodologique ou la logique déductive quant à elle peut sans doute bien s’expliquer, mais est dépourvue de souplesse et de sens pour les petites nuances, la capacité à saisir spontanément des ensembles complexes qui caractérise la raison sensible. Elle est plutôt sans goût.

La notion de goût est à usiter plus largement : le goût est en fait une forme de raison « étendue » – qui se maintient près du corps et des sens. Le goût est ce que le grimpeur utilise instinctivement quand il fusionne avec le rocher, lit ses saillies, ses entailles, voit quelle direction il doit prendre sans en être pleinement conscient.

Il s’agit d’une sensibilité déterminante également en dehors de contextes esthétiques. Dans cette optique, Bourdieu se place dans une dynamique idéologique. La restriction de la notion de goût au « culturel » et à l’« artistique » – le phénoménologue allemand grand old man, Hans-Georg Gadamer, parle de ceci en tant que « subjectivation de l’esthétique » Les potentiels cognitifs qui se trouvent dans la notion de goût ont été disqualifiés comme étant « simplement subjectifs », comme étant « purement esthétiques » ou « non scientifiques ».

Les descriptions « épaisses » et substantielles de la phénoménologie ne bénéficient pas du même prestige scientifique. En défendant le fort potentiel de scientificité d’une certaine approche sociologique, Bourdieu a ainsi contribué à la promotion d’une sociologie sans goût.

Le sans goût

Or, si l’on suit des règles strictes, il n’y a pas vraiment besoin de goût. Les mathématiques ont comme un goût aéré:

Ce qui s’applique aussi aux œuvres d’art minimalistes ou à l’architecture fonctionnaliste. Les lignes dans le célèbre pavillon de Mies van der Rohe à Barcelone sont superbes, de la même et si peu chaleureuse manière qu’une œuvre d’art de Donald Judd ou qu’une opération mathématique peuvent l’être. Là encore : ça a peu de goût.

 Pavillon de Barcelone Mies van der Rohe

Comme Kant le voyait déjà, tout le monde peut – du moins idéalement – reproduire ce qui est réglé. Ainsi, justement l’impersonnel et l’objectif font partie de l’essence du modernisme. Malgré ce que pensent beaucoup de gens, il n’y a rien de bon ou de mauvais goût par exemple dans l’architecture moderniste. Si personne ne veut jamais accuser Donald Judd, Le Corbusier – ou même Isaac Newton – d’avoir produit des œuvres « inauthentiques », est-ce parce que la notion de goût n’est pas vraiment utile ou peu appropriée dans de tels cas. La spontanée capacité à saisir le complexe ne rentre pas ici en jeu.

En contraste avec le sans goût, le vrai goût implique un moment subjectif. Il est personnel, il fait place au tact propre à l’individu, à sa faculté de juger, à son « sens pour les choses » de la vie. Il ne se contente pas avec des règles.

Cette ouverture d’esprit renvoie aussi à l’artiste ici dans ce cas de figure le producteur de spiritueux lui-même. La personnalité est en jeu. Il doit éviter les clichés et les stéréotypes. Éviter la simple imitation pour ne pas tomber dans le mauvais goût. Cela ne signifie pas que le goût est réductible à une notion de subjectivité mais, tout de même, que chacun a son propre goût.

Le mauvais goût

Qu’en est-il alors du mauvais goût ? Selon nous, le mauvais goût se trouve là où on a besoin de goût mais où celui-ci n’est pas autorisé à s’épanouir librement. Dans la citation placée en exergue à ce texte, Maffesoli nous dit que la raison sensible ne fait pas violence aux phénomènes mais les prend plutôt pour ce qu’ils sont en eux-mêmes et se refuse ainsi à leur appliquer de force « un moule préétabli » ou à les découper afin qu’ils « correspondent à un système théorique construit » M. Maffesoli dans « Éloge de la raison sensible ».

Dans le même sens, le mauvais goût est une forme de violence commise contre la spontanéité, l’ouverture d’esprit et la sensibilité qui caractérisent le bon goût. On retrouve le mauvais goût dans tout endroit où, comme dirait Goethe, nous sentons l’intention (Absicht). Ainsi est-il fait violence au processus créatif lorsqu’on lui veut quelque chose et qu’on ne le laisse pas déployer son objet de la manière dont celui-ci le voudrait.

Le dogmatisme et le sectarisme conduisent souvent au mauvais goût parce qu’en eux la pensée perd de sa souplesse et se trouve forcée à rentrer dans des voies prédéterminées où tout est sous contrôle. La même chose s’applique à des processus politiques excessivement moraux (émancipatoires ou non) qui d’emblée s’emploient à condamner, exalter, utiliser ou sauver l’objet de leur attention.. De ce point de vue, on peut appréhender l’ensemble de l’œuvre de Maffesoli – et surtout La raison sensible – comme un essai d’éviter le mauvais goût en sociologie. Mais ce faisant sa vision holistique neutralise la contradiction entre l’individuel et le social au seul profit de la collectivité :

« C’est ainsi que l’on peut comprendre la diffusion des modes de pensée, des modes langagières et, d’une manière plus générale, l’ambiance globale qui, dans tous les domaines, sert de liquide amniotique à chaque individu. En effet, les lois de l’imitation, la diffusion virale semblent, actuellement, prendre le pas sur les décisions individuelles, rationnellement élaborées. En bref, tout cela renvoie à la pensée comme matrice globale dans laquelle nous évoluons. Nous sommes pensés plutôt que l’on ne pense. […] C’est ce sentiment d’appartenance généralisé qui re-dynamise au sens commun ses lettres de noblesse. Cela nous rappelle qu’avant d’être individualisé le génie est, à certaines époques, quelque chose de collectif .. »

Pourtant, si l’on peut être entièrement d’accord sur le fait que les « lois de l’imitation » semblent exercer de nos jours une extrême influence sur « les décisions individuelles » et par conséquent que le temps soit hanté par la mode et que nous « baignons » dans des formes de synchronisation et de convergence sociale, cela ne signifie pas pour autant que dans cette opération l’individualité s’efface comme un calcul intermédiaire négligeable. En fait, nous pensons que Maffesoli, par amour pour la socialité, oublie une source déterminante quant au mauvais goût, à savoir la socialité elle-même. Comment doit-on comprendre cela ? À ce point, il est nécessaire de suivre une démarche phénoménologique.

Qu’est-ce qui nous fait réellement frémir lorsque nous jetons un coup d’œil sur les listes de tendances in & out des magazines de life style ? Le mauvais goût – certainement. Mais qu’expérimentons-nous ? Pourquoi la mode que ce soit vestimentaire, spiritueux, alcools bref life style de l’année dernière paraît-elle toujours de mauvais goût ?

Le démodé témoigne le retour en force de la Suze, Génépie et autres alcools d’antan muettement d’un rendu aux forces sociales, aux dynamiques d’imitation qui – plus ou moins consciemment – pénètrent profondément dans notre corps, affectent nos sens, dirigent notre regard et nos désirs dans certaines directions et influencent notre goût. Ainsi cela explique nous nous retrouvions face à des moments de fort « mauvais goût » .

L’exemple même des visions utopiques et les plans de villes à l’architecture mégalomane au début du XXe siècle, dans l’éloge exalté des nouvelles technologies de chaque époque ou dans les fantaisies naïves et exagérées des manifestes artistico-politiques comme dans toutes autres réalisations nées du désir d’« être absolument moderne ».

Rien ne paye autant hommage au contemporain que la tentative de prédire l’avenir : nous finissons en exagérant et en dépeignant des couleurs criardes les fantaisies typiquement contemporaines. Et derrière les fascinations fortes, derrière l’exagération et le surchargé, derrière le baroque et le naïf, la postérité entrevoit les forces sociales qui installaient un délire collectif. De telles forces se font au moins remarquer rétrospectivement. À l’identique des spiritueux parfois sirupeux, trop lourds, ou manquant de structure.

Les modes évoluent, ses goûts sont encastrés dans les processus sociaux: c’était « juste » à la mode. La prédilection de la jeunesse d’aujourd’hui pour le « mauvais goût », pour le kitsch, le « bling-bling » et le « rétro », indique une jouissance délibérée et ironique de ces forces séductrices ; une réjouissance de la Unmündigkeit propre et de celui d’autrui ; une fascination du manque de capacité à saisir l’origine sociale de « nos » fascinations et identifications.

https://www.cairn.info/revue-societes-2012-4-page-117.htm

https://www.cairn.info/revue-societes-2012-4-page-117.htm#no6

H.-G. Gadamer, Wahrheit und Methode, J. C. B. Mohr (Paul…

Kant, Kritik der Urteilskraft, op. cit., pp. 161-164.En ligne

https://www.lexpress.fr/economie/une-faute-de-gout-ca-peut-tuer_1381184.html

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