
Le médecin addictologue se bat contre l’association de l’image de l’île à cet alcool fort, qui, subventionné localement par une fiscalité allégée, provoque des dégâts considérables dans la population.
« Une île, un rhum. La Réunion en bouteille ». Utilisant les paysages les plus symboliques de La Réunion, la campagne publicitaire lancée fin août par la marque Charrette, pour son rhum blanc à 49 degrés vendu localement entre 8 et 10 euros le litre en moyenne, a poussé le docteur David Mété à « l’ouvrir » une nouvelle fois. Pour tenter de « faire bouger les choses ». « Trop, c’est trop. Ce n’est pas possible. Il faut dire stop à ces pubs sans complexes », réagit encore aujourd’hui le chef du service d’addictologie du CHU de La Réunion et président de la Fédération régionale d’addictologie de La Réunion (FRAR).
Habitué à dénoncer « la publicité massive qui valorise et normalise la consommation d’alcool », ainsi que les bas prix du rhum dans le département, le docteur Mété attaque frontalement depuis une dizaine d’années les fabricants de rhum réunionnais et ses dérivés (comme le punch), ceux de vodka et pastis fabriqués localement, et les importateurs d’alcool. En 2015, le médecin avait publié un Livre blanc sur l’alcool à La Réunion, avec trente propositions pour « briser une léthargie face à ce fléau ». Depuis, il diffuse régulièrement des tweets ciblés ou des tribunes dans la presse locale.
Sa dernière prise de position publique, le 17 août, sur le site du journal Clicanoo, ciblait « l’appropriation et la réduction de l’image, du drapeau ou de la culture de La Réunion par une marque emblématique de l’alcoolisme dans l’île », qui reste la troisième région de France la plus touchée par la mortalité liée à l’alcool, après les Hauts-de-France et la Bretagne, à égalité avec la Normandie, selon l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives. Ce praticien, âgé de 53 ans, s’insurge aussi contre les pratiques de la grande distribution réunionnaise, qui utilise l’alcool en promotion comme « produit d’appel ». « C’est une hypocrisie qui me révolte, lance le docteur Mété, quand on connaît la réalité de ce produit et son omniprésence dans la consommation massive d’alcool, qui se traduit par la misère et les tragédies touchant les gens qui sont les plus faibles socio-économiquement. »
« Je ne suis pas opposé à son combat,répond au Monde Alain Chatel, propriétaire du rhum Charrette. Mais qu’il arrête de nous dénigrer et de nous stigmatiser. Le rhum n’est pas le seul produit en cause dans l’alcoolisme à La Réunion. » Ce patron, à la tête de la distillerie Chatel, souligne que son rhum est « exporté à 80 % ». « Cela profite à l’économie réunionnaise. Personne ne peut dire que c’est une honte pour La Réunion. » « La filière fait vivre actuellement quelque 200 emplois directs », a communiqué fin août le Syndicat des producteurs de rhum de La Réunion.
Surmortalité régionale
Face à ces arguments, le docteur Mété oppose près de 400 décès attribuables à l’alcool en moyenne par an dans la population réunionnaise de plus de 15 ans. Soit 8 % des décès de l’île. « Il y a les causes directes des décès : cirrhose, psychose alcoolique, cancer de la gorge. Mais il faut élargir ces statistiques, qui passent à côté des suicides, des violences, des pancréatites, des démences », souligne le médecin.
De son côté, l’Observatoire régional de la santé (ORS) constate une « surmortalité régionale par rapport à celle de métropole pour les psychoses alcooliques et les alcoolismes, avec deux fois plus de décès liés à ces troubles », ainsi que 116 accidents de la route imputables à l’alcool en 2020, avec 157 victimes, dont 16 personnes tuées. En outre, La Réunion est « cinq fois plus concernée » que la métropole pour les enfants atteints d’un syndrome d’alcoolisation fœtale (SAF). « L’alcool est présent dans la plupart des affaires de violences, encore plus quand elles sont intrafamiliales, constate la procureure de Saint-Pierre, Caroline Calbo. Il y a cette phrase qui revient tout le temps dans la bouche des victimes : “Il est tellement gentil quand il n’a pas bu. Quand il a bu, je ne le reconnais plus.” »
Les dix années de recherche du docteur Mété, rassemblées dans un ouvrage qui paraîtra en 2023, montrent qu’il existe « une spécificité des problèmes » liée à la consommation d’alcool fort (à plus de 40 degrés). A La Réunion, sa part dans la consommation d’alcool était de 43 % en 2020 (dont la moitié de rhum et de ses dérivés), contre 23 % en métropole, selon l’ORS. « Ici, ceux qui boivent, boivent bien plus que les autres, décrit le chef de service. Car la proportion d’abstinents [18,4 %] est plus importante que dans l’Hexagone [13,5 %, selon l’étude de l’Inserm “Alcool et santé, 2021”] et une frange vulnérable de la population consomme des quantités massives d’alcool. » D’où ce qu’il nomme le « paradoxe réunionnais » : une consommation moyenne plus basse qu’en France et pourtant une mortalité deux à trois fois supérieure à la moyenne nationale.
Un engagement total
Arrivé dans l’île à l’âge de 15 ans, celui qui est devenu chef du service d’addictologie en 2004 se souvient avoir été frappé à l’adolescence par ces images, dans les hauts de Saint-Paul, des dégâts provoqués par l’alcool, « avec des personnes allongées en travers du chemin, des rixes dans les boutiques ». Après sa thèse à l’université de médecine de Strasbourg, le docteur Mété entame sa carrière dans le service de gastro-entérologie et de diabétologie au centre hospitalier de Saint-Paul à La Réunion. « J’y ai vu quotidiennement des patients en grande difficulté avec l’alcool, qui revenaient de façon répétée pour les mêmes problèmes, en allant de complications en complications. Nous ne leur apportions pas la réponse adaptée en disant : “Il faut arrêter de boire.” »
Ses premières consultations en addictologie ont démarré en 2002. « Très vite, j’ai compris qu’un engagement dans l’alcoologie et l’addictologie serait un engagement total, au-delà du simple travail médical », observe le médecin. Ce qui le « choque » toujours, comme beaucoup d’internes découvrant La Réunion, ce sont les « états de déchéance humaine très avancés » de certains patients pouvant boire « un à deux litres de rhum » par jour : « Des troubles du comportement, des complications neurologiques, des états de dénutrition, des dégradations cognitives, des violences. Cela renvoie à L’Assommoir de Zola. L’image du grand alcoolisme à La Réunion est déroutante. »
Fin octobre, des promotions dans une des plus importantes grandes surfaces de l’île proposaient un litre de rhum blanc traditionnel (49 degrés) à 7,75 euros le litre. Un prix ridiculement bas, qui favorise la consommation massive, proteste le docteur Mété : « Les dérivés de la canne à sucre jouissent d’une fiscalité archaïque datant du début de la départementalisation [1946], qui exonère en grande partie ces produits de taxes. » Les droits de consommation appliqués localement sont fixés à 38,11 euros par hectolitre d’alcool pur, bien loin des 1 806,28 euros imposés en métropole.
Cette fiscalité préférentielle visant à protéger le secteur économique représente « une inégalité majeure de santé publique inacceptable en 2022 en France », s’évertue à répéter le docteur Mété depuis des années. « Avoir de l’alcool bon marché, ce n’est pas une chance. Dans un département où la nourriture est plus chère qu’en métropole [de 7 % à 40 %, selon l’Insee], la seule chose qu’on paie moins cher, c’est donc l’alcool ! C’est une honte. » Mais le lobby des quelques familles concernées défend son pré carré.
Pour « protéger la population réunionnaise », le docteur Mété réclame l’augmentation de la taxation des rhums et des alcools produits localement. Son combat inlassable sur le prix de l’alcool ne s’est pas traduit, comme il le souhaitait, par des dispositions spécifiques dans la loi sur l’égalité réelle en outre-mer adoptée en 2017. Le praticien a encaissé le coup avec « amertume et colère », après plus d’un an de travail sur le dossier. Il espère avec mesure que les six députés Nupes élus à La Réunion s’empareront un jour de cette problématique. « La logique et la raison ne peuvent que l’emporter face à une telle inégalité de santé publique, veut-il croire. Ce n’est pas possible autrement. » Selon l’addictologue, le même niveau de fiscalité qu’en métropole se traduirait par une diminution de 60 décès par an.
Article paru dans le monde rédigé par Jérôme Talpin(Saint-Denis (La Réunion), correspondance)
Pour en savoir approfondir : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-cours-de-l-histoire/bois-de-l-eau-sac-a-vin-quand-l-alcoolisme-devint-une-maladie-8602974