L'ivresse: sororité religieuse?

 

 

Sculpture en verre
Jean-Bernard Métais

J’adore l’ivresse, c’est une parenthèse d’ espérancePatrick Pelloux urgentiste SAMU Paris  

 
«Yvresse n’excuse pas d’un homicide, ni de quelque autre crime, d’autant que celui qui est ivre est à la vérité privé de sens et de connaissance ; mais comme il en est privé par sa faute, il n’est point excusable […] Ferrière, un des jurisconsultes de référence au XVIII siècle, écrit à l’article « Yvresse » de son Dictionnaire de droit.

 

                                                  

« L’ivresse ne s’improvise pas. Elle relève de l’art, qui exige don et souci. Boire au hasard ne mène nulle part. Si la première cuite est si souvent miraculeuse, c’est uniquement grâce à la fameuse chance du débutant : par définition, elle ne se reproduira pas. 

« Pendant des années, j’ai bu comme tout le monde, au gré des soirées, des choses plus ou moins fortes, dans l’espoir d’atteindre la griserie qui aurait rendu l’existence acceptable : la gueule de bois a été mon principal résultat. Je n’ai pourtant jamais cessé de soupçonner qu’il y avait un meilleur parti à tirer de cette quête.

Mon tempérament expérimental a pris le dessus. À l’exemple des chamans amazoniens qui s’infligent des diètes cruelles avant de mâchouiller une plante inconnue dans le but d’en découvrir les pouvoirs, j’ai eu recours à la technique d’investigation la plus vieille du monde : j’ai jeûné. L’ascèse est un moyen instinctif de créer en soi le vide indispensable à la découverte scientifique.

Rien ne me désole plus que ces gens qui, au moment de goûter un grand vin, exigent de « manger un truc » : c’est une insulte à la nourriture et plus encore à la boisson. « Sinon, je deviens pompette », bredouillent-ils, aggravant leur cas. J’ai envie de leur suggérer d’éviter de regarder de jolies filles : ils risqueraient d’être charmés.

Boire en voulant éviter l’ivresse est aussi dés-honorant que d’écouter de la musique sacrée en se protégeant contre le sentiment du sublime ».Extrait de Pétronille d’Amélie Nothomb.

Il s’agit de la scène la plus célèbre de l’histoire de la philosophie. Elle se déroule dans une somptueuse maison athénienne. 

Maison athénienne
Hypnos: dieu du sommeil

Alcibiade

Socrate

La soirée étant déjà bien avancée. L’huile des lampes s’est consumée en grande partie, remplissant la pièce d’odeur âcre. Les convives du banquet son affalés sur un lit où ils ont dîné tout à l’heure. Contrairement à l’usage, personne n’est ivre; Plutôt que de boire le vin qui les déposerait dans les bras d’Hypnos, le dieu du sommeil, les convives se sont livrés à un des concours informels d’éloquence que l’on affectionne encore.

En cette fin du V’s avant notre ère, deviser est la principale occupation des citoyens, un hobby pris très au sérieux, la seule qui vaille tout compte fait, avec la participation aux décisions politiques , toutes les autres étant indignes d’un homme libre. Les Grecs ont alors la passion des palabres.

Ce soir-là, chaque convive est prié chacun à son tour d’improviser un discours louant le dieu Amour. Socrate vient d’achever le sien, lorsque tambourine à la porte Alcibiade, le plus beau, jeune brillant des jeunes Athéniens, fait irruption dans la pièce, il est fin saoule, et n’a pas encore été convié, mais, s’assied. Son aura est telle qu’il n’a nulle besoin d’être convié pour s’introduire à une fête.

Alcibiade éprouve l’alcool bavard et mélancolique. Il fait part à l’assistance de son désarroi; Socrate qui ne dispose  pourtant ni de l’atout ni de l’âge ni celui de la beauté repousse ses avances. Alcibiade vient d’entrevoir pour la première fois qu’il ne faut pas se fier aux apparences ni aux évidences. En souvenir de cet épisode relaté dans le Banquet de Platon le   » Silène d’Alcibiade » est resté une expression employée pour évoquer la supercherie des apparences ici dans ce contexte sous ivresse.

La fête, convivialité, socialisée/ socialisante, engendre un apprentissage par inculcation, imprégnation. La relation éducative semble favorisée par l’ambiance particulière de ces festivités rapprochant les âmes au même titres que les messes, prêches, sermons religieux dans lesquels le vin se trouve omniprésent.

Le vin se substitue très tôt au sang de l’animal sacrifié et offert aux dieux, et permet de communier avec les divinités. L’Église catholique a donné au vin une dimension sacrée, en évocation du sang de Jésus Christ. se conclue par l’ouverture d’une bouteille !Le vin, par contre, y demeure la boisson promise du paradis.

Le vin constitue un élément central des religions judéo-chrétiennes. Le christianisme envisage la consommation d’alcool dans un contexte de partage et de convivialité, mais condamne l’ivrognerie, car celle-ci est rattachée au péché de gourmandise, puisqu’elle ne vise que la satisfaction d’un plaisir charnel et égoïste.

En religion le sang du Christ est représenté par le vin et culturellement chaque événement de notre vie (naissance, baptême, mariage, décès…).

Dans le judaïsme, il est sacralisé et sa consommation est intégrée au rituel. Chaque repas de fête et du shabbat commence par le ‘kiddouch’, la bénédiction du vin, avant celle du pain. La coupe de vin circule ensuite entre les participants.

Pendant le repas du Seder de Pessa’h, une des fêtes les plus observées du judaïsme, adultes et enfants boivent quatre coupes de vin à des moments bien précis. Ces coupes permettent, entre autres, d’exprimer la joie de la liberté retrouvée, de se réjouir et de louer la générosité de Dieu.

Le vin est à l’honneur durant la fête de Pourim qui commémore le salut du peuple juif dans l’ancien Empire perse, et celle de Simhat Torah, la réception de la Torah. Une certaine ivresse est même recommandée à Pourim, pour manifester l’allégresse. Toutefois, malgré ces fêtes plus permissives, la consommation d’alcool en général reste modérée et très fortement codifiée.

Enfin, il y a des déterminants environnementaux. Surtout en France premier producteur et exportateur de vin et d’alcool, ne pas consommer dans un pays comme le nôtre est un véritable handicap social tant l’alcool est inscrit dans nos codes sociaux. Les politiques ne sont d’ailleurs pas clairs à ce sujet, c’est le dernier tabou médical. Lorsque vous effectuez une visite chez le médecin, il vous demande toujours si vous fumez, jamais si vous buvez…

Les boissons alcoolisées regorgent de symboles dans de nombreuses religions. Doté de pouvoirs psychotropes, l’alcool a été rejeté par l’islam et le bouddhisme. Cependant, il participe aux rituels d’autres religions. Ainsi, la bière chez les Fali est présente dans toutes les cérémonies alors que le vin dans le judaïsme endosse une fonction sacrée.

Bière, vin, pulque (issu de sève d’agave) en Amérique centrale, chicha (à base de maïs) dans les Andes, ou alcools de riz en Extrême-Orient : ces boissons fermentées regorgent de symboles. Le processus de la fermentation, complexe, exige un savoir-faire dont le résultat incertain a parfois été attribué à l’intervention divine.

L’alcool peut également devenir synonyme d’excès et confusion. Sa consommation entraîne des effets psychotropes qui peuvent autant jouer un rôle libérateur et convivial que mener à l’égarement et au désordre social. Certaines religions ont distingué tempérance, ivresse et ivrognerie.

Elles réprouvent une consommation désordonnée et ne tolèrent une certaine ivresse que dans un contexte bien défini. Le bouddhisme et l’islam la condamnent, parce que l’alcool fait perdre la maîtrise de soi. La tradition sunnite considère que « l’alcool est la mère de tous les vices et c’est le vice le plus honteux » (Sounan Ibn-Majah, Hadith 3371).

Deux choses définissent une religion et la distinguent d’une superstition magique c’est d’une part la croyance en un système d’ordre particulier. D’autre part la conviction que ce système est d’abord particulier et non pas d’origine humaine mais de l’ordre du divin.

Yuval Noah Harari historien et auteur va jusqu’à comparer la religion à un jeu vidéo. il s’agit dans les deux cas, dit-il de s’imposer des règles non naturelles de comportement qui nous permettront de gagner de points pour atteindre un but Un religieux vit au milieu de nous dans sa propre bulle ludique, voyant le réel au travers du prisme des règles qu’il a choisi d’observer.

Impossible donc de négocier avec un tel ordre. Les règles du jeu religieux sont donc à la différence du jeu vidéo pas considérée comme arbitraire.

 

Yuval Noah Harari

L’alcool a joué un rôle important dans les rituels antiques. Offert en libation, il pouvait accompagner les morts dans leur dernier voyage, participer aux rites de passage, aux cycles de la vie ou des saisons par exemple. Il pouvait aussi conduire à une ivresse mystique. Le lien entre religion et alcool existe toujours aujourd’hui dans certaines religions animistes ou polythéistes.
Ainsi chez les Fali au Cameroun, la bière de Mil Bolo est une boisson festive et participe à tous les rituels.

 

Fali du Cameroun

Fonctions ritualistiques de l’alcool

 
 
 
Cuisson de la bière Mil

Elle est utilisée pour réchauffer le corps lors des initiations. Elle peut être offrande et permet d’établir le contact avec les ancêtres et les puissances surnaturelles. 
L’usage d’autres boissons psychotropes pour accéder au monde de l’au-delà et entrer en contact avec les esprits se retrouve d’ailleurs dans le rituel chamanique, avec par exemple l’ayahuasca (une boisson à base de lianes) en Amazonie.

Autant boire dans des rites très différents, avec des effets bio-organiques attendus similaires (l’ivresse éthylique) mais des modulations d’intensité, de sens et, par extension, de fonction relativement dissemblables.

L’analyse des ces trois systèmes religieux comparés présentent des caractéristiques particulièrement dissemblables.

D’un côté, le judaïsme, qui est un monothéisme né dans le monde sémitique, fondé sur une figure divine transcendante et omnipotente, un corpus religieux textuel , dogmatique qui fait autorité (en tant que «), inscrit dans une tradition scripturaire particulièrement normative, adossé à un système d’observances proscriptives (sexuelles, alimentaires, attitudinales, sociales) mais comprenant également des pratiques festives et prescriptives où l’alcool est proposé voire recommandé.

Les fonctions sociales et anthropologiques de l’alcool par l’analyse de transmission lors des fêtes ou regroupements familiaux, amicaux, festifs contribuent à la recherche de la complexité des liens sociaux. Elles montrent en effet que ces espaces sont ambivalents par l’aspect intégrateur en excluant la dimension festive.

En présentant les différents éléments matériels et immatériels transmissibles, elles explorent la variété de ces processus entre autre pour mieux questionner les propriétés et fonctions de l’alcoolisation dans contexte religieux et familial.

Une ethnographie menée au plus près de l’activité religieuse les caractéristiques saillantes, les contrastes, similitudes entre les matière, manières du boire religieux; culturel, l’alcoolisation il y a, dans les deux cas, celle-ci assure des fonctions différentes sous la surface des similitudes formelles .

De l’autre, le chamanisme, religion de possession ou de communication médiumnique, tradition orale et « primordiale » pour les historiens inspirés d’Eliade (1955), « culte ethnique » pour des ethnologues d’anciennes générations, dont les mythologies et ritualités sont aussi variées qu’il y a de cultures qui ont fait du chamanisme leur système de croyances principal ou qui l’ont associé à d’autres.
Mircea Eliade

Les ethnographes reconnaissent que les conduites d’alcoolisation sont enserrées dans des cadres sociaux ritualisés) et des contextes ritualistes. Mais ces conduites sont aussi assujetties à des variations de contenu liées au cadre culturel ou religieux dans lequel elles s’inscrivent.

En résumé le lien qui existe entre l’acte de boire et son contexte symbolique admet de significatives variations déterminées par des situations sociales très localisées. Cela n’empêche nullement les sciences sociales de forger des modèles de portée plus large, et d’établir, sur des cas très particuliers, des théories générales ou de vaste portée sur l’alcool et la société ou l’alcool et la religion en général exemple

Des Rhums et des hommes de Delphine BURGUET and Olivia LEGRIP-RANDRIAMBELO

En retour, de toujours plus nombreuses ethnographies situées portant sur les pratiques de consommation d’alcool en contexte religieux, ou en contexte laïc mobilisant des références religieuses obliques (Castellain 1989 ou Fainzang 1996, pour la France).

Ceci semble, peu ou prou, confirmer la pertinence de grands modèles d’analyse, ceux-là même qui stipulent que l’alcool est un facteur de facilitation de la sociabilité en contexte rituel. Cependant son potentiel de modification des états de conscience peut dans le même temps produire des effets psychologiquement et socialement destructeurs pour les individus et par extension pour les communautés.

En filigrane de ce modèle,  une autre idée plus générale est défendue, celle qui veut que le contexte rituel anthropologique comme embrayeur  de sociabilité (Segalen 1998), représente un garde-fou  préventif, cadrant toujours les dérives d’alcoolisation excessive.
Un boire ritualisé serait donc, un boire social relevant d’un ethos culturel, qui aurait pour vocation de prémunir contre les excès d’alcoolisation, désocialisés et désocialisant.

Un boire est donc responsable d’un pathos affectant les sociétés traditionnelles trop rapidement projetées dans une modernité qui en a sapé les fondements et les normes ( Tobie Nathan 1989).
Le cas de l’Asie mineure une approche monothéocentrée

Un cas bien identifié d’alcoolisation festive dans les cultes des dieux territoriaux au Japon (Cobbi 1991) ou d’alcoolisation sociale et professionnelle en Corée (Sang-Gil Lee 2007), pour n’en citer que deux parmi bien d’autres.

Surdéterminer le rôle de la religion dans l’explication des conduites d’alcoolisation ; et si celui-ci est avéré, le modèle laisse alors de côté la complexité et l’ambivalence des relations entre l’alcool, ses usages et ses effets psychosociaux qui peuvent se révéler troubles (Caro 1990 ; Obadia 2004).

Car la religion en général, que ce soit pour judaïsme,  chamanisme en particulier, ils invitent aussi à la consommation; à l’ivresse, et ont également des effets qui présentent une valeur à connotation positive dans le cadre de la ritualité religieuse .

Dans les deux cas, l’ébriété est un facilitateur d’états psycho affectifs dont les rituels sont les vecteurs,effusions qui forment le terreau du sentiment religieux, du moins depuis la sociologie durkheimienne (Durkheim 1916).

Emile Durckeim
La comparaison des cultures religieuses, fondent le background des conduites d’alcoolisation, sert souvent une réflexion d’ordre général sur la tolérance des systèmes religieux à l’endroit de l’alcool et de l’ivresse, et ses implications sur des cultures du boire « abstinentes », « permissives » et « ambivalentes » (Caro 1990).
L’un est en effet inscrit dans un contexte monothéiste et européen, l’autre dans un contexte polythéiste et asiatique. Les deux ont en commun d’engager la pratique et de l’associer à des significations religieuses, mais sur la base de fonctions contrastées : il s’agit du rite juif de Pessah au cours duquel se dévoilent les fonctions liturgiques de la consommation de vin.

Elle a été théorisée à partir d’une vingtaine d’occurrences enregistrées dans des contextes variables en France et en Israël, en diaspora et dans la territorialité politique et religieuse, dans des milieux ashkénazes et séfarades, en petit groupe (de quatre à cinq personnes) ou en plus large comité (de plusieurs dizaines de convives). Le rituel a été ici recomposé en ses éléments de base nécessaires à l’analyse.

Célébrer le rapport aux esprits : le « guru-puja » au Népal

C’est un environnement naturel et culturel radicalement différent qui figure l’arrière- plan matériel, social et symbolique du rituel chamanique qui servira de base d’écriture. Le rite chamanique de guru-puja, observé dans le nord du Népal milieu sherpa et magar dans le district du Solukhumbu (nord du Népal),  une zone de moyenne montagne située entre 2.800 et 3.200 m d’altitude, aux pieds de l’Everest .

Zone rurale par excellence, elle est connue pour être la région de résidence historique des Sherpas dont le déroulement est émaillé le temps d’un boire récréatif qui assure néanmoins lui aussi des fonctions de facilitation sociale du rite.

Il s’agit du guru-puja, traduit par « l’offrande » ou « l’adoration », plus généralement la « cérémonie » ou le « culte » rendu au « maître ». C’est une pratique de premier ordre dans le sous-continent indien, qui se déploie autant dans le monde hindouiste que dans les environnements chamaniques de l’Inde et du Népal, et qui s’inscrit dans de complexes cycles rituels locaux (Toffin 1982 ; Bouillier 1982).

Le terme puja a aussi pu être assimilé à celui de « rituel » en général (Peeters 1981). La variante spécifique du rituel guru puja dont il est ici question est une pratique qui s’inscrit dans le complexe calendrier des festivités des chamanes de type dhami-jhankri qui officient dans la zone himalayenne et auxquels échoient des rôles de prêtrise, de thérapie et de divination (Miller 1997).

Dans les groupes bothia, populations d’origine tibétaine, comme les Sherpas et les Magars, dominants sur le plan démographique et culturel dans cette région du nord du Népal, les rituels chamaniques ont pour théâtre les espaces domestiques et le chamanisme n’a pas de temple ni de prêtre ; il n’a que des médiums, désignés par les forces de la surnature, et les résidences des chamanes eux-mêmes, qui se transforment pour l’occasion en salles de rituel.

Le chamanisme des Magars du Népal, culte himalayen de la transe (de Sales 1991) est fortement hindouisé (Lecomte-Tilouine 1993) mais le chamanisme en général est largement répandu dans l’ensemble du Népal (Miller 1997) où il revêt des formes différenciées selon les régions et les groupes ethniques (Hitchcock et Jones 1976).

Magars du Népal

Les Sherpas, bouddhistes de tradition tibétaine résidant dans le Nord, ont développé une culture singulière avec des spécificités liturgiques. Leur bouddhisme a largement absorbé le chamanisme, qu’il soit tribal et local (von Fürer-Haimendorf 1964) ou d’ascendance tibétaine (Paul 1979), et est organisé autour de complexes cycles rituels qui sont d’ailleurs principalement des exorcismes (Ortner 1978).

Sherpas
bouddhistes de tradition tibétaine

Bouddhisme et chamanisme se combinent ainsi dans un même univers culturel mais en occupant des temps et des lieux divers : au bouddhisme reviennent le temps diurne et les festivités publiques et fortement organisées, et au chamanisme le temps nocturne et des ritualités plus confidentielles – l’une et l’autre traditions figurant une facette particulière d’une société complexe (von Fürer-Haimendorf 1964 ; Kunwar 1989).

Le bouddhisme, une religion qui impose peu de contraintes sur le plan domestique pour les laïcs, laisse largement s’exprimer le goût des villageois pour les boissons alcoolisées dans le cadre de la sociabilité ordinaire.

Les normes de l’hospitalité villageoise et clanique, dans ces sociétés à forte solidarité fonctionnelle, incluent des temps de festivité et de commensalité qui engagent la distribution de boissons alcoolisées. Cette alcoolisation se manifeste à l’occasion de rituels sociaux, en particulier les nombreux protocoles de l’hospitalité tels qu’ils caractérisent les formes culturelles ritualisées et locales (Ortner 1978). Ils ne sont pour autant pas nécessairement au centre des pratiques religieuses collectives (Kunwar 1989).

Le chamanisme, en contraste d’un bouddhisme aussi socialement structurant, figure la part sombre, extatique, effervescente et violente de ces sociétés de moyenne montagne (Obadia 2010). Dans le contexte de la pratique chamanique, le boire apparaît alors comme un lubrifiant social particulièrement important puisqu’il est un ingrédient fondamental « dans le » rituel mais pas nécessairement « du » rituel.

L’alcoolisation dans le « guru-puja »
L’alcool est aussi un ingrédient des rituels pratiqués par les du groupe ethnique Magar,
 Les Magar

qui pratique un chamanisme hindouisé, et chez les chamanes lhawa du groupe ethnique tibéto-sherpa, dont le bouddhisme prend des couleurs médiumniques et extatiques, en marge de l’ascétisme monastique qui est méditatif et exclut presque totalement l’usage d’alcool. Les deux constituent des modèles de référence, car les pratiques d’alcoolisation sont empiriquement saillantes et donc faciles à saisir pour l’analyse.

De cette dernière dérive une production d’alcools artisanaux, une bière de millet (chhang) et le rakshi (ou rokshi) un spiritueux façonné à partir de la distillation du moult de la bière non consommée, et, de manière plus spécifique aux bouddhistes sherpas, une macération absorbée chaude qui se nomme thongba. A l’image du vin dans la Pâque juive (voir plus loin), la consommation de ces alcools est un élément clef des rituels chamaniques.

Thongba
Bière de millet (chhang)
Mais là où le rituel de Pessah (voir plus loin) enjoint paradoxalement à l’ivresse tout en suscitant le contrôle de l’ébriété par la communauté, les rituels chamaniques comme le guru-puja, mais aussi le mela-chinta, une festivité à laquelle participent les chamanes, entraînent de manière non contingente des débordements individuels et des violences collectives entre les sous-groupes constitutifs de ces sociétés de montagne où pourtant la solidarité est de mise dans une économie productive et d’échange qui a besoin de la coopération entre ses acteurs (Obadia 2004).

Les rituels d’extase chamanique, dans cette région de l’Himalaya, n’ont pas besoin de l’aide de psychotropes pour faire accéder à l’état de transe qui s’obtient par le rythme des tambours : ni psychotropes ni alcool ne sont requis pour susciter l’extase des médiums. Pourtant l’alcoolisation est bien présente dans ce cadre religieux.

Car l’alcool est un ingrédient mineur mais néanmoins toujours présent dans les petits comme dans les grands rituels de la région, au premier rang desquels se range le guru-puja. Il semble assurer des fonctions essentiellement socialisatrices, en l’absence de références directes à des fonctions symboliques dans la tradition orale ou de prescriptions liturgiques aussi explicites que celles que l’on trouve dans le judaïsme (voir plus loin).

Le rite du guru-puja se déroule dans la maison d’un(e) chamane réputé(e) dans la région qui, à l’occasion, réunit une vingtaine de membres de son groupe ethnique, incluant vieux, femmes et enfants en bas âge. Il se déroule de nuit, sous la forme d’une longue cérémonie qui transforme temporairement

Le principal breuvage alcoolisé distribué au cours du guru-puja est le chhang, bière traditionnelle qui est brassée à la fin des récoltes dans quasiment chaque foyer qui dispose d’un lopin de terre ; les membres qui exercent des métiers non agricoles se fournissent auprès d’autres villageois. Fruit de la fermentation du millet, elle est fabriquée par pressage à la main et conservée dans de grands bacs.

Elle est en général servie dans le cadre de la sociabilité villageoise, lorsqu’un invité est reçu dans un foyer : la qualité, le volume de la boisson servie, ainsi que les manières de la servir, sont des révélateurs des rangs sociaux.

La bière est distribuée de manière collective et bien moins solennelle lors du rituel du guru-puja. Un grand récipient en plastique bleu, de type réservoir d’eau, ou une barrique en bois contient un grand volume  de chhang, que l’on sert généreusement dans de simples verres, en laissant quelques gouttes tomber au sol (en signe de fertilité et en guise d’offrande aux esprits chtoniens).

Elle est absorbée, consommée par les chamanes et par l’audience dans des moments très particuliers, les pauses entre deux temps où le rite atteint des pics d’intensité. Sans autre forme de procès que le penchant plus ou moins marqué des villageois à l’endroit de ce breuvage, et surtout à la manière locale : aspirée à grand bruit, ce qui est un signe d’appréciation du contenu.

Il s’agit en l’occurrence, des temps de possession strict- sensu, lorsque le corps du chamane dhami-jhankri est saisi de spasmes et qu’à travers sa voix s’expriment les esprits de « l’autre monde ». L’audience est toute entière absorbée par ce point culminant du rituel, sur le plan émotionnel.

Elle est à l’écoute et concentrée sur la dramaturgie qui se joue ici : l’incarnation des forces invisibles dans le visible, la mise en présence du divin et du sacré dans la spatialité humaine, ce qui est la base d’une religiosité populaire fondée sur la possession, telle qu’on la retrouve dans l’ensemble du sous-continent indien (Assayag et Tarabout 1999).

La bière de millet est en  effet servie dans ces pauses qui séparent deux séquences rituelles d’une forte intensité, après de longues séances de danses et chants, et des moments fugaces, mais particulièrement intenses où les corps sont secoués par la présence des esprits et où le son des tambours et cymbales fait monter la tension à son paroxysme.

Ensuite, le ou la chamane jhankri et ses « aides » (dole) suspendent l’activité rituelle durant quelques minutes où tous les sons sont neutralisés et tous les corps sont de nouveau domestiqués par les humains : on ne chante plus, on ne danse plus, on ne joue plus d’instruments et le/la chamane retrouve sa voix originale, qui s’exprime en dialogue avec d’autres humains, avec courtoisie et badinerie.

Car le rite dure de nombreuses heures, et même aidés par des forces surnaturelles, les chamanes n’ont pas la force physique ni morale de maintenir cet état d’extase au-delà de quelques dizaines de minutes, de même que le public ne peut maintenir une attention soutenue et être continuellement absorbé par la transe des chamanes.

Le rituel de guru-puja prévoit donc des aménagements suspensifs du déroulement rituel proprement dit, mais qui font demeurer les médiums et l’audience dans un cadre religieux, même si lorsqu’on boit, on converse, on s’amuse les uns des autres, on allège la pression du rituel.

Chamane jhankri
À la différence du rite de la Pâque juive ( voir plus loin) , où l’alcool peut susciter des amusements hors cadre rituel, mais n’a pas été pensé pour ça, l’usage du chhang a une fonction principalement récréative pour le chamane et pour l’audience. L’alcool coule à flots lors du guru-puja.
Ce n’est pas tant que les effets de l’alcool aident à la communication spirituelle ou à l’incarnation des esprits dans le monde : ils participent aussi et surtout d’une convivialité festive inhérente à l’activité rituelle. Ils se déploient dans ses temps « faibles » ou du moins, dans des temps interstitiels entre deux moments d’intensité rituelle.
Dans ce sens, l’alcool n’est pas ici un psychotrope dont l’usage aurait des fonctions « participatives » (pratiques et existentielles) au sens que Lévy-Bruhl donne à ce terme , mais un élément additif sur le plan de la sociabilité : le boire dans le rite chamanique himalayen ne façonne pas de la socialité uniquement par effervescence,
Lévy-Bruhl
comme le veut le modèle d’analyse durkheimien (Durkheim 1916) ;
Emile Durkheim
elle se construit sur la base d’actions apparemment plus « mineures » généralement passées sous silence dans les études ritologiques (Piette 1999).
Ainsi le déroulement du rite déploie-t-il des séquences formelles qui s’enchainent les unes à la suite des autres rythmées par moments interstitiels, des temps moins intense émotionnellement et physiquement tant pour les officiants que pour l’audience.
La consommation d’alcool dans ces hautes vallées de l’Himalaya s’inscrit dans des cadres culturels où le breuvage joue un rôle très important :  boire pour sceller des contrats, renforcer des relations interpersonnelles ou familiales, mais aussi (et « en plus », pourrait-on dire) au cours des rites religieux des communautés villageoises.
L’alcool conforte ainsi des formes de sociabilité traditionnelles qui s’expriment à travers des expressions culturelles, lesquelles s’invitent dans l’activité religieuse : dans la mesure où l’alcoolisation est social (isée) et culturelle (ment légitime et importante), il est donc peu surprenant qu’elle s’invite dans l’activité religieuse.
C’est l’une des raisons pour lesquelles le mouvement maoïste, qui s’était engagé en 1996 dans une sanglante conquête du pouvoir (jusqu’à son accession à la tête du pays en 2006), avait fait de l’interdiction de l’alcool, notamment dans les villages, l’une de ses priorités. Cela s’est traduit dans les faits par une interdiction adressée aux paysans et villageois de consommer de l’alcool, pour autant que la présence des forces maoïstes pouvait en contrôler la production et la consommation (Obadia 2004).
Mais les rituels du boire se sont maintenus dans les campagnes, en vertu du lien étroit qui relie l’alcool au système économique (agriculture) et aux systèmes symboliques (religions) dans cette région du monde.
Pour ces populations habituées à des offrandes de boissons et libérations aux dieux,  ancêtres, l’interdiction signifiait une attaque frontale contre la religion, menée par les maoïstes au principe d’une prévention sanitaire, masquant en fait un véritable projet de transformation des bases civilisationnelles (culturelles et matérielles) des campagnes népalaises (von Stockhausen et Wettstein 2013 : 116 sq.)
Boire dans le Judaïsme : « s’accouder et boire » à Pessah
Le premier rituel ici à l’étude est presque un « classique » des sciences religieuses, tant il marque, par sa charge symbolique et par son organisation en une série d’actes codifiés, un rituel très important des cultures juives, qu’elles soient européennes (ashkénazes), nord-africaines (séfarades) ou autres.
Il s’agit de Pessah, la Pâque juive, selon la hiérarchie, établie par le judaïsme rabbinique, l’un des rituels de premier plan à préférer à d’autres, plus mineurs. Il est d’ailleurs l’un des plus observés dans les communautés juives d’Europe.
Comme pour d’autres grands rites festifs qui fondent le complexe liturgique du judaïsme, Pessah est l’un des principaux rituels de « solennité » qui marquent les grands moments du calendrier religieux du judaïsme, toutes branches et traditions confondues.
Festivité printanière qui rejoue l’un des épisodes majeurs de l’histoire juive, la sortie d’Egypte après une captivité en exil, le rite de Pessah est, sur le plan fonctionnel, un temps de réjouissances malgré le (ou plutôt en raison du) caractère dramatique du récit sur lequel il se fonde : la douleur de la captivité d’un peuple réduit en esclavage et la violence de la libération du joug politique de l’Egypte pharaonique.
Ce caractère festif, la recherche de la joie, sim’ha, dans le rite et par le rite est largement répandu dans la liturgique juive, à défaut d’en figurer un trait général.
Comme dans le cas de l’un des autres grands rituels de solennité, il s’agit de festivités domestiques et commensales. Mais Pourim est marqué par un caractère quasi obligatoire de participer au « festin », michté, ce qui signifie boire à outrance, jusqu’à être affecté d’une légère ivresse (bassomé).
Cette obligation à l’ivresse relève en fait d’une leçon de morale : celle de ne pas privilégier les sources d’un bien-être important mais néanmoins superflu (la vigne) sur celles qui assurent la subsistance de base (le blé).
Pessah fait aussi partie de ces « solennités » rituelles qui regroupent les membres de familles (élargies) au sein d’espaces domestiques autour d’une table, et qui enjoignent à la commensalité et, jusqu’à un certain point, à l’ivresse, mais avec des finalités et effets un peu différents de Pourim, qui est à ce titre un cas particulier, souvent point de départ des réflexions autour des rapports entre judaïsme et alcool.
La culture religieuse juive est en effet une culture sémitique qui a établi un grand nombre de ses croyances et rituels en accord avec la géologie, le climat et l’écologie particuliers du bassin méditerranéen : elle est baignée d’une culture de la vigne (gefen) et du vin (yayin) qui est l’une des « bénédictions » de la Terre, symbole d’abondance distribuée avec prodigalité lors des fêtes (hagim).
Les rituels religieux comptent ainsi souvent cet alcool dans les liturgies, au point qu’il a même été écrit que, dans le judaïsme, « il n’est pas de réjouissance importante qui n’implique la consommation de vin » (Attias et Benbassa 1997 : 293).
Pour autant, et parce qu’il est source d’ivresse et donc perte de contrôle des normes culturelles acquises, le vin est une figure ambivalente, qui, d’un côté, réjouit Dieu et « le cœur de l’Homme » (Psaumes 104 : 15), mais d’un autre, est aussi capable de détourner des règles de  bienséance. Il participe d’un partage social et d’une effusion émotionnelle propices à l’émotion religieuse.
Mais d’un autre côté, c’est ce même vin qui, consommé en excès, fait que des personnages de l’Ancien Testament perdent de leur exemplarité et se livrent à des actes moralement répréhensibles.
C’est le cas notamment de Noé, dont l’ivresse l’amène à dévoiler sa nudité à ses enfants (et peut-être même à avoir des relations sexuelles avec eux, affirment certains rabbins), ce qui est contraire à la règle de pureté. Sans compter dans cette brève énumération que le vin est aussi selon l’exégèse de l’Ancien Testament (…)
Noé
À ceci s’ajoute le rythme hebdomadaire du shabbat (jour chômé) qui s’adosse et se cumule aux autres fêtes, dont Pessah. Cette fête comprend aussi deux jours chômés : ceux de la festivité commensale proprement dite (seder), sur les sept que compte la fête. La consommation est  double car le seder du shabbat comprend un (célébration du vin),
Vidéo extrait de Torah Box
Pourim
qui s’ajoute à la quantité à consommer au seder de Pessah. Certes, le volume absorbé en cette occasion y est nettement inférieur et peut se limiter à quelques gouttes, mais lorsque le verre circule, accompagné d’une prière, les plus jeunes membres de la famille jouent à tremper leurs lèvres plus qu’attendu dans la coupe remplie qui passe de main en main. C’est alors le contrôle des aînés qui freine leur ardeur à la recherche de l’ivresse, si modérée soit-elle.
Dans le grand cycle annuel de la ritualité juive, le rite de Pessah occupe une place particulière, car ses significations officielles, scripturaires, sont d’ordre mémoriel : le rituel est nocturne, il ouvre une semaine de diète particulière en souvenir de privations passées, et il figure un événement clef de l’histoire mythique des anciens Hébreux, qui travaillent encore actuellement une mémoire collective qui se réécrit au gré des traumatismes que les siècles infligent à ceux qui furent les Hébreux en exil.

Le judaïsme est une religion tributaire de son ancrage premier dans une économie agricole, qui a initialement marqué (et qui continue de marquer profondément) de son empreinte sa ritualité et sa liturgie, qui compte quantité de références à une économie productive de type agropastoral.

Cependant lorsque le regard de l’anthropologue quitte le plan textuel et se focalise sur le rite ou dans des religieux, alors la signification des actes qui le constituent, le sens qu’il assume et les effets qu’il engendre changent: la fonction symbolique de la fertilité, motif premier de l’alcoolisation religieuse, se trouve associée à des fonctions socialisatrices par et pour le rite.

                                 
Car il y a autorisation et même « obligation » de boire, même pour les femmes et les enfants ayant atteint leur maturité spirituelle, le rite est source d’une potentielle ivresse qui facilite l’effusion psycho affective.
Il participe au maintien de la sociabilité émotionnelle nécessaire à la perpétuation du lien social et de la mémoire collective, d’autant plus important pour une religion très minoritaire dans le monde, largement dispersée par ailleurs et menacée d’assimilation par l’intégration dans ses sociétés d’accueil en diaspora.
Ainsi le rituel de Pessah, comme d’autres rites ou solennités du judaïsme, comprend-il des modalités d’alcoolisation centrales et codifées, officielles et chargées de symboles, héritées du temps où les Hébreux avaient pour environnement écologique et pour économie principale un monde agricole et une civilisation de la vigne.
Boire à la fin de messe dominicale, une présence en filigrane de l’alcool chez les chrétiens.
« Un misérable paysan, se voyant réduit à l’extrême pauvreté et au désespoir pour avoir perdu tout son argent dans la taverne, transporté de rage tua trois de ses enfants ; ce que voyant sa pauvre femme tomba raide morte ;ensuite de quoi ce malheureux s’étant voulu pendre et ne l’ayant pu exécuter, par sentence de justice, fut rompu tout vif. » 
Le Pédagogue des familles chrétiennes, 1662 (p. 463)
L’ivrognerie est une des conduites répréhensibles auxquelles les clercs ont été souvent confrontés dans l’histoire. L’étude des textes théologiques, qui condamnent « l’yvrognerie » en se référant aux Pères de l’Église, doit être complétée par celle de la casuistique, qui permet d’approcher non seulement les conduites fautives, mais aussi les régimes de condamnation, de pénitence et les réponses apportées dans la pratique quotidienne des prêtres. Celles-ci témoignent d’un sens de la nuance et d’un réalisme qui semble indiquer que c’est au moins autant le discernement et la responsabilité du pécheur qui sont évalués que la faute en elle-même.
L’alcoolisme et ses drames ont été de tous les temps en France, avec des pointes liées à des situations socio-économiques, (comme des dispositions favorables dans les contrats de travailleurs ou les variations de prix des produits enivrants,…). L’ivresse a aussi une topographie particulière : les informations que l’on possède pour l’époque moderne annoncent déjà le constat d’Hervé Le Bras et Emmanuel Todd, pour les XIX et XX siècles, d’une prévalence d’un alcoolisme « septentrional ».
Hervé Le Bras et Emmanuel Todd
Sans être une obsession majeure chez les théologiens moralistes des XVII et XVIIIe siècles, l’ivrognerie en a préoccupé certains, tel le jésuite Georgio Gobat qui publie en 1661 une Theologia iuridico-moralis seu accusatio canonica ebriosi…,
Georgio Gobat
1661 Theologia iuridico-moralis seu accusatio canonica ebriosi
qui passe en revue toutes les questions morales et pratiques qu’elle peut poser, y compris ses remèdes.
Jésus le retour
 Inconnus
Pourquoi l’« Yvrognerie » est-elle un péché ?
 
L’ivrognerie, dit Cernay, « est un excès notable dans la qualité ou quantité du boire, par lequel on se prive ordinairement de l’usage de la raison. » Cette définition comprend déjà la principale conséquence peccamineuse de ce péché : la perte de la raison.
Elle est la séquelle la plus pernicieuse, aux yeux du rédacteur, puisqu’il n’y revient pas moins de cinq fois en quatorze pages. C’est la cause qui, aux yeux de tous les théologiens sans exception, fait de l’ivrognerie, « quand elle est volontaire », un péché mortel.
Pour les gens d’Église, la perte délibérée de la raison est une abomination, car elle ôte à l’être humain ce qui fait sa spécificité, ce qui est finalement sa part divine, et le rabat au-dessous de la bête, ainsi qu’il est expressément redit un peu plus loin. De même, et autant que l’impureté peut-être, c’est le motif principal qui leur fait réprouver la passion érotique, car elle entraîne, elle aussi, plus ou moins fortement, la perte du contrôle de soi et l’oubli de ses devoirs.
Toutes les références rassemblées dans l’Instruction sont concordantes pour condamner l’ivrognerie : Écriture sainte, Pères de l’Église, conciles, auteurs profanes, à commencer par les Anciens, histoire et lois civiles. Quatorze passages de la Bible, « tant du Vieil que du Nouveau-Testament », dénoncent les ivrognes.
Cependant, l’auteur avait deux cas épineux à régler de « saints de l’Ancien Testament » ayant sombré dans l’ivresse : Noé et Loth.
Saint-Jean Chrysostomeil
Saint-Jean Chrysostomeil les dispense de péché : « Noé, ignorant la force du vin est tombé en cet état par mégarde et par ignorance ;
Noé
quant à Loth, accablé de tristesse d’avoir perdu tous ses biens, ses parents et amis avec sa propre femme, réduit dans une extrême pauvreté, par inadvertance ne s’aperçut pas devoir être surmonté par le vin » (p. 452-453).
Dans le cas de Loth, la vérité est plus complexe : ses filles l’enivrent afin qu’en lui faisant surmonter, par la perte de conscience de l’ivresse, l’interdit de l’inceste, il puisse leur susciter une descendance, en l’absence d’autres géniteurs (Genèse 19, 31-38).
Les pères de l’Église cités ont eu des mots très forts contre l’ivresse volontaire : Basile le Grand n’hésite pas à voir en elle un diable, la mère d’iniquité, l’ennemie de la vertu, qui « rend le courageux lâche, le chaste lascif, (qui) est la source d’impiété » et chasse le Saint Esprit.
Basile le Grand 
ajoute que l’ivrogne est un mort tout vivant […] une maladie qui ne mérite point de guérison, une chute qui n’admet aucune excuse, l’ignominie du genre humain, l’opprobre de la vie et le sujet du supplice éternel. »
Saint-Augustin n’est pas en reste sur les pères grecs et confirme que ce péché « conduit en enfer aussi bien que l’homicide et l’adultère. »
Saint-Augustin 
L’auteur de l’Instruction s’appuie aussi sur toute une série de textes réglementaires de l’Église: lettre du pape Clément,
successeur de Pierre, décret de concile (Mayence, 813, canon 46), etc. Il rappelle que les anciens pénitentiels se montraient également sévères : un ivrogne qui allait jusqu’au vomissement devait faire une pénitence de quinze jours entiers. La pénitence étant normalement au pain et à l’eau, cela devait lui donner largement le temps de se dessoûler. Et il fait remarquer qu’il n’est pas jusqu’aux auteurs païens : Platon, Sénèque, Plutarque, etc. qui ne flétrissent ces excès.
Platon
Sénèque
 Plutarque
Il cite ensuite des ordonnances de police de rois et de princes.
Charles-Quint

 

Charles-Quint pour obvier aux fréquents homicides liés à l’ivresse, commandait de punir deux fois les coupables : la première pour leur ivrognerie, la seconde pour leurs meurtres. Un seigneur de Villeneuve défendit à tout roturier, par une ordonnance d’août 1614 :

« De s’enivrer sous peine d’amende arbitraire pour la première fois, de prison un mois entier pour la seconde, et d’exil pour la troisième ; et si lesdits roturiers sont convaincus d’avoir laissé en nécessité leur famille par ivrognerie et folle dépense, la peine de prison sera changée à être attaché au pilori un jour de marché solennel. »
Les taverniers chez qui les sergents trouveraient un ivrogne étaient punis de la même peine.
La question sous-jacente est de savoir si l’ivresse modifie la gravité d’un crime en droit civil, ou du péché en théologie morale. Autrement dit, est-elle circonstance atténuante, indifférente ou aggravante ?
Conclusion : l’ivresse religieuse
Des formes et des fonctions du « boire » relativement contrastées, qu’une théorie peu englobante aurait eu tendance à rapprocher, voire à confondre. Ce n’est pas parce que le boire s’inscrit dans un contexte religieux qu’il est ritualisé selon les mêmes modalités.
Et sous la catégorie d’alcool rituel, ce sont des variantes significatives qui se donnent à voir dans les manières et raisons de boire. Entre d’un côté une alcoolisation proprement rituelle, où l’ivresse demeure le support pour le rituel, de l’autre susciter l’émotion en participant à son intensité dramaturgique une alcoolisation récréative située dans la ritualisation dans laquelle l’ivresse a une fonction dérivée, celle de lien social, favorisant la participation religieuse.
Ce comparatisme de cas ethnographiques apparaît pourtant d’une indéniable qualité heuristique tant il apporte à l’analyse les arguments pour contrecarrer toute velléité  généralisée trop hâtivement  entre l’alcoolisation (traditionnelle) et  religion.
Il fallait pour autant conserver à la pratique du boire alcoolisé en contexte religieux sa singularité sans la réduire à des aspects localisés incommensurables.
Sur le plan ethnographique, l’alcoolisation en contexte religieux et ritualisée à cette fin apparaît alors comme un trait commun de ces trois festivités.Les environnements géographiques; culturels sont pourtant aussi éloignés que peuvent l’être le monde sémitique et monothéiste, héritier d’une civilisation prodigale du vin.
À l’opposé du monde himalayen, bouddhiste, chamanique, avec ses systèmes agropastoraux à dominante céréalière: bière et dérivés spiritueux servant de drogues socialement légitimés  jusqu’à un certain point.
Dans les trois cas, l’alcoolisation est une composante du rituel, mais  participe à son symbolisme; surtout à sa praxis de manière différenciée. Pour y revenir encore une fois, elle est, d’un côté, codifiée par les textes,  associée à une ivresse religieuse.
Conséquemment une ivresse pour et par le rite, pour lequel elle est centrale, apparaît d’un autre côté marginale comme une pratique inscrite facilitante.
La distinction est donc formelle, et elle se situe au-delà (ou en deçà) de l’ensemble des différences qu’il est facile de lister par le jeu des contrastes et similitudes entre le judaïsme et le chamanisme, non pas au niveau des faits mais des structures. Ce constat suppose de s’interroger sur la pertinence de théories générales parfois un peu rapidement établies à propos des rapports entre alcool, religion fonctions extatiques de l’alcool via l’ivresse, des supposées fonctions prophylactiques religieuse sur l’alcoolisme.
Ainsi, l’ivresse peut-elle se manifester en contexte rituel dans les limites d’une ébriété licite, normative ou les déborder sous des manifestations plus excessives. L’alcoolisation religieuse,  se révèle logique, diverse qui amène à s’interroger sur le statut de l’ivresse dans le rituel, les liens entre usage de l’alcool, signification associée loin d’être mécaniques nécessitant des éclairages locaux complexes.
 
Bibliographie et sources 
 
Bologne, Jean-Claude, 1991. Histoire culturelle et morale de nos boissons. Paris : Éditions Robert Laffont.
 
Fournier, Dominique, D’Onofrio, Salvatore (dir.), 1989. Le ferment divin. Paris : Éditions de la Maison des sciences de l’homme.
 
Gauthier, Jean-Gabriel, 1999. Chez les Fali du Cameroun : dora an djo bolo, viens boire de la bière. In Ferments en folie. Vevey : Fondation Alimentarium.
 
Logette, Lucien (dir.), 1988. La vigne et le vin. Lyon : La manufacture.
 
Obadia, Lionel, Le « boire ». Socio-anthropologie, numéro 15, 2004
 
 
 
 
 
Encore un essayages godasses!
Emmaüs Alternatives Paris II